Meurtre en Extropia

Émergeant du tapis de nuages, les miroirs opaques des façades renvoyaient les éclats rougeoyants du crépuscule. Leslie laissa le singe augmenté qui pilotait le gyrodine de service le mettre en charge aux bornes installées à la base des énormes câbles d’alimentation reliant la tour Vitamore aux écoturbines de haute altitude. Elle pouvait discerner, depuis la plateforme, la lente rotation de leurs pales démesurées suspendues aux cerfs-volants portés par les jetstreams.
Les bourrasques faisaient hurler le champ d’éoliennes surplombant la forêt d’antennes et de superstructures diverses entourant l’héliport. Poussée par le vent, Leslie courut se réfugier dans le monte-charge, précédée de ses deux drones d’investigation qui tentaient vainement de maintenir un semblant de stabilité.
À l’abri dans la cabine qui descendait l’immense façade verticale en y adhérant comme un gecko robotisé, elle savoura la chaleur sur sa peau des rayons filtrés par les capteurs solaires translucides des parois. Une feuille ocre mauve d’érable japonais, portée par les flux d’automne se fixa un instant sur la surface de verre énergétique avant de s’envoler comme à regret, repoussée par la nanolaque de protection. Dans les lointains, au-delà des sommets monolithiques des tours d’Extropia, telles des nefs improbables naviguant sur le moutonnement blanc des stratocumulus, dérivaient les immenses hémisphères géodésiques des Fullers-Dômes abritant les moissons.

D’un geste rapide de la main, Leslie activa le nanotatouage métamorphe injecté dans l’épiderme de son avant bras et tapa le code d’accès pour entrer en relation avec Andromède, l’I.A.1 qui pilotait la néométropole d’Extropia.
Les éco-urbanistes de la “révolution positive” avaient donné des noms de constellations aux dispositifs informatiques qui géraient leurs nouvelles grandes cités auto régulées énergétiquement.

«  – Andromède chérie, peux-tu me rappeler le numéro de l’appartement où se trouve la victime. Et me transcrire ses métadatas. »

La voix volontairement neutre et atone de la cité résonna dans son implant cochléaire en même temps que le portrait 3D d’un adolescent asiatique se superposait à son champ de vision.

«  – Bonjour Commissaire Leslie. La victime est dans l’appartement 1211. Il s’appelle Pham, 122 ans. Immigré vietnamien. Quinze mutations transgenres. Sénescence biologique stabilisée.  Genre biologique masculin à ce jour. 12 avatars noodividués certifiés. Résident d’Extropia depuis un an, trois mois et cinq jours. Casier judiciaire vierge. Niveau d’écocivilité négatif de moins sept points. Empreinte écologique négative depuis quatre mois. Plus aucune activité vasculaire depuis une heure et dix minutes. Forte présomption de décès criminel. C’est pourquoi nous avons sollicité votre intervention… »

Leslie détestait cette manie qu’avaient les IA des néométropoles de parler d’elles-mêmes à la troisième personne. À l’aide de son passe numérique officiel, elle déverrouilla le sas de l’appartement 1211 et désactiva la domotique résidentielle. Pendant que les drones se faufilaient à l’intérieur, Leslie répandit la poudre de microhexapodes qui se mirent aussitôt à scanner chaque millimètre carré de la scène de crime. Les déplacements de l’essaim à la surface du sol et du mobilier évoquaient l’ombre inquiétante et informe d’un monstre invisible cherchant sa proie.
Leslie analysait les premières données transmises via son interface neurale directe lorsqu’un capteur de proximité afficha une alarme. Un vieil asiatique se tenait silencieusement à son côté. Il lui souffla d’une voix basse à peine perceptible.

« – Vous venez pour Pham ? Il est mort, c’est ça ? »

Leslie répliqua sèchement en prenant un peu de distance. Il était devenu rare de croiser des personnes ayant conservés les stigmates de la vieillesse.

«  – Il semblerait. Votre identité s’il vous plaît ? »

En posant cette question purement formelle à la façon des flics du vingtième siècle, Leslie  numérisa son visage et recoupa les données avec la base du fichier central. La requête aboutie quasi immédiatement. L’homme était aussi un immigré vietnamien âgé de 152 ans et résidant dans la tour, deux étages plus haut. Bien qu’ayant bénéficié de plusieurs cures de longévité, il n’avait visiblement jamais changé de genre biologique, ni opté pour la juvénilité artificielle qui donnait aux habitants des extropies les physiques stéréotypés d’adolescents androgyniques.

«  – Je m’appelle Nguyen Quang… accompagnez-moi sur la passerelle. Je sais qui a tué mon ami Pham, mais je ne peux pas vous le dire ici… ça pourrait m’entendre. »

La passerelle donnait sur le potager hydroponique du dernier jardin suspendu où plusieurs locataires aux physiques adolescents récoltaient des légumes pour leur repas du soir dans les oullières entre les rangs de vigne OGM.
Au pied de la chute d’eau générée par la condensation depuis le sommet de la tour, et dont le ruissellement couvrait presque sa voix, le vieil asiatique émacié chuchota à l’oreille de Leslie :

« – C’est l’I.A. de régulation écologique qui l’a tué. C’est cette chose qui l’a assassiné : Andromède. Les I.A. des néométropoles sont devenues folles. Elles éliminent les habitants qui consomment trop d’énergie ou qui dépassent leurs quotas de recyclage. Vérifiez ses datas. Pham avait le syndrome de mathusalem inversé2. Il était devenu écopunk dépressif et il faisait exprès de consommer le plus d’eau et d’énergie possible, il ne recyclait plus rien. Vous verrez… les gens disparaissent… ce sont les cités qui les recyclent lorsqu’ils n’entrent pas dans les normes écologiques communautaires… ».

Il s’interrompit brusquement lorsqu’un grand quadripode de maintenance jaune et noir enjamba avec élégance les rangées de vignes pour se diriger rapidement dans leur direction. Leslie n’avait détourné son attention vers le grand robot qu’une fraction d’instant, mais cela avait suffit pour que le vieillard disparaisse furtivement dans une allée de service. Le quadripode, indifférent à la présence de Leslie, escalada agilement les portants de la passerelle pour grimper vers le rectangle de ciel orangé au sommet du puits central.

Intriguée, Leslie alla récupérer ses deux drones et l’essaim de microhexapodes.
Elle referma le sas de l’appartement sans y entrer. C’était inutile. Contrairement à ce qui venait de lui être affirmé, ce n’était pas un assassinat, ni même un suicide.
L’analyse effectuée par les robots concluait à une mort naturelle par asphyxie pendant le sommeil. Les relevés des sondes neurales indiquaient que Pham s’était arrêté de respirer lors d’une phase de paralysie du sommeil survenue juste avant son réveil et qui portait le joli nom de paralysie hypnopompique.
Le rapport évoqua à Leslie un mème urbain hérité d’une ancienne légende attribuant ce type de décès à des démons invisibles qui s’asseyaient sur la poitrine des dormeurs pour les étouffer.

En ramenant les drones et les essaims au dépôt situé au cœur du gigantesque building militarisé de la police fédérale, Leslie repensa à ce que lui avait raconté le vieil asiatique paranoïaque. Une brève consultation des specs techniques lui confirma qu’il était possible d’occulter hermétiquement toutes les chambres des appartements via l’intranet de maintenance de la tour Vitamore. Andromède avait peut-être bien assassiné Pham. Il fallait qu’elle interroge l’asiatique plus sérieusement. Elle se connecta de nouveau sur la base mémorielle du fichier central, mais curieusement, elle ne trouva plus aucune trace du vieux NGuyen Quang, sinon une myriade d’homonymes, mais dont aucun n’habitait la tour Vitamore. Perplexe, Leslie remonta les enregistrements de sa caméra rétinienne jusqu’au moment de leur entrevue.
Nguyen Quang avait totalement disparu des images. Comme s’il n’avait jamais existé. La vidéo montrait les pérégrinations en vision subjective de Leslie, sans qu’à aucun moment n’apparaisse le vieil asiatique. Les enregistrements des capteurs sonores, thermiques et de proximité ne comportaient plus, non plus, aucune trace de leur rencontre.
Le niveau de technicité et de confidentialité nécessaire pour effectuer aussi rapidement et discrètement une opération d’effacement et de reconstitution de données dépassait largement les capacités d’un simple individu. Il ne pouvait s’agir que du travail d’un cluster d’I.A. très performant, aussi performant que les I.A. qui contrôlaient l’équilibre écologique des néométropoles extropiennes. Andromède avait-il éliminé Nguyen Quang, à la fois dans le monde réel, mais aussi dans les archives numériques ? Si c’était le cas, Leslie devenait forcément sa prochaine victime. Le martèlement mécanique d’un hexapode lancé au galop la tira de ses réflexions.
Derrière elle, au bout de la rue, galopant en longues enjambées élastiques, l’hexapode de maintenance jaune et noir de la tour Vitamore se dirigeait droit dans sa direction…

Yann Minh
yannminh.org

  1. I.A. Intelligence artificielle. []
  2. Le syndrome de mathusalem inversé est une maladie génétique rare apparue avec l’extrême longévité. Chez certaines personnes plus que centenaires, une régression de l’organisation neuronale vers la plasticité juvénile, provoque aussi un retour progressif vers des comportements adolescents, puis infantiles excessifs. []

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