La minute philosophique : Sommes-nous libres d’agir ?

Agir, transformer, changer : un impératif dans la société moderne. Mais sommes-nous libres de nos actes ? C’est une question que se pose, de manière lancinante, notre civilisation occidentale, depuis les origines.

Les grecs anciens croyaient généralement à la fatalité et aux dieux, comme en témoignent de nombreux mythes, dont celui de Prométhée. Les philosophes leur répondent, notamment les stoïciens. Epictète, qui était né esclave, formule, peut-être le premier, une théorie de la liberté : « ce qui dépend de nous est libre, ce qui ne dépend pas de notre volonté est asservi ». Autrement dit, nous sommes totalement libres de notre imagination, de nos idées, de nos rêves, même si nous sommes empêchés d’agir. L’empereur Marc-Aurèle, lui-même philosophe stoïcien, reprend la formule, dans sa trompeuse banalité, et montre que même le maître du monde est exactement aussi libre qu’un esclave, dans une prison élargie aux frontières de l’empire.

A l’époque chrétienne, c’est Saint Augustin qui reprend la question de la liberté, face à son adversaire Pélage. Il se place sur le plan moral : « Comment l’homme peut-il être libre de choisir le bien ou le mal, puisque Dieu est tout puissant ?» C’est la grande querelle théologique du Moyen-âge et de la Renaissance. Certains, à la suite de Saint Augustin, penchent du côté de la grâce toute puissance de Dieu (les protestants, les jansénistes), d’autres, s’inspirant plus ou moins de Pélage, du côté du libre arbitre (les humanistes).

A la fin du 17ème siècle, à l’aube des Lumières, l’occident passe du mystère chrétien à la contradiction moderne, annoncée par Spinoza. La question est maintenant la suivante : « Comment l’homme peut-il être libre, puisque des lois scientifiques déterministes régissent l’univers ? ». En 1789, le paradoxe est à son comble : l’époque affirme à la fois les droits de l’Homme et le déterminisme absolu du physicien Laplace.

La science moderne ne tarde pas à interroger à son tour cette contradiction. Au 20ème siècle, Einstein, avec ses théories de la relativité, accorde une place considérable à l’observateur, capable de modifier la réalité observée. A l’inverse, Planck, conçoit un monde, selon la mécanique quantique, régi par des règles quasiment étrangères à l’homme. Les deux théories, quoique contradictoires, sont vraies scientifiquement toutes les deux. On voit que l’occidental ne parvient pas à concilier théoriquement sa liberté (morale ou démocratique) et la toute puissance (de Dieu ou de la science).

Le passage de notre société moderne au numérique ne fait qu’illustrer une nouvelle fois ce paradoxe. Imaginons la totalité du « big data » produit par l’ensemble des sociétés humaines, dans quelques années, incluant toutes les traces numériques de nos activités personnelles et nos données biologiques. Les algorithmes et les outils de recherche ne cesseront de travailler cette masse de données pour tenter de « prédire » nos comportements : pourra-t-on dés lors considérer qu’un humain, à un instant T, si toutes ses activités ont été modélisées à T-1, est libre de décider de sa situation en T+1 ?

On doit donc en conclure que la question de la liberté, posée en termes occidentaux, est absolument insoluble. En revanche, l’histoire de ce problème, irritant, instable par nature, mouvant par construction, est la trame profonde, l’histoire même de notre civilisation. C’est ce qui la différencie des sociétés traditionnelles, américaines, africaines ou asiatiques. Les plus grands esprits d’occident ont tenté de trouver une solution, ils n’ont fait que relancer le mystère, ou l’aggraver. Ils ont provoqué des changements, des découvertes et des révolutions. C’est cette quête qui oblige notre religion, notre philosophie, notre science, notre économie et notre politique à bouger, dans un sens ou dans l’autre. C’est la poursuite de ce mystère insoluble, d’Epictète au big data, qui nous pousse à agir.

Pierre de La Coste est auteur d’Apocalypse du Progrès (éditions Perspectives libres)

 

 

 

Commentez cet article