Modèle d’action

En tant qu’experts en durabilité, une mission complexe nous avait été confiée : la création d’un dispositif permettant de fertiliser les terres de cette région, vouées à la désertification. Il y avait urgence à agir. Nous nous sommes ainsi installés sans délai sur le terrain, même si nous savions que ce faisant, notre propre sort resterait lié à celui de la terre.

La tâche n’était pas des plus faciles, loin de là. Heureusement, nous ne sommes pas de nouveaux venus. C’est peut-être pour cela qu’on nous a laissé faire, même si notre projet ne manquait pas d’audace.

Déterminés par nature, c’est dans l’action que l’on s’exprime. Ce n’est néanmoins pas le goût de l’exploit qui a motivé notre démarche, mais une forme de transcendance, une pulsion créatrice profondément enracinée en nous, que nous aimons décrire comme l’avatar d’une présence omnisciente au sein d’un réseau complexe, dont nous sommes des unités fonctionnelles appelées à préserver l’intégrité.

Nous étions conscients du risque. D’autres avant nous avaient tenté l’aventure. Une rivière traversait jadis cette terre, comme une veine ouverte qui drainait le paysage. À notre arrivée, un bassin poussiéreux témoignait de sa bataille perdue. C’est en contemplant cette cicatrice que nous avons compris. Ce n’est pas d’une veine, mais d’une artère dont nous avions besoin : une artère capable d’irriguer les tissus poreux de cette terre en friche. Et c’est avec cet objectif que nous avons conçu une solution qui pouvait sembler insensée : la création d’un grand fleuve qui devait couler au-dessus de nos têtes.

D’inspiration harmonique, notre fleuve aérien aurait une pulsation, dont les battements marqueraient le rythme d’une symphonie hybride au sein d’un réseau biotechnologique mettant en relation des entités vivantes et non vivantes. Pour ce faire, nous serions à tout moment connectés au réseau à l’aide d’externalités cognitives nous permettant la localisation des données et leur traitement. Pour faciliter sa maintenance, notre dispositif se générerait automatiquement, de façon autonome. De plus, il ne produirait pas de déchets et fonctionnerait uniquement à l’aide des énergies de flux renouvelables.

Ce sont de jolis mots, direz-vous. Toujours fallait-il que le projet soit réalisable.

En effet, la partie opérationnelle, du moins, a été exigeante. J’avoue que nous avons sué sang et eau : concrètement, chacun de nous a transpiré en moyenne 1 000 litres d’eau par jour (surtout les jours ensoleillés), ce qui fait environ 20 milliards de tonnes par jour pour nous tous. Il faudrait plus de 50 000 grandes centrales hydroélectriques pour évaporer autant d’eau. Pour cela, nous nous sommes servis, si j’ose dire, d’un ingénieux mécanisme qui nous a permis d’agir à distance : le parfum. En effet, les odeurs de notre dispositif, en agissant comme des noyaux de condensation, ont formé les gouttelettes qui ont jailli dans l’atmosphère pour créer notre fleuve.

Aujourd’hui, notre plateforme fonctionne et évolue dans un subtil équilibre dynamique, avec une complexification et une diversification croissantes. D’autres équipes se sont jointes à nous. Quelle que soit leur discipline d’origine, ce sont avant tout des artistes, qui partagent librement leur créativité, conscients que la durabilité du système est corrélée à leur coopération. Leur seul mot d’ordre : tout doit avoir une fonction.

Je m’émerveille encore aujourd’hui à la vue de ce plateau fertile qui était promis à devenir un désert. Pourtant, d’après de nombreux avis, nous ne sommes pas efficaces. Cela est peut-être vrai. Je préfère considérer que nous sommes efficients. Nous, les arbres, on est comme ça.*

Marta Grech

* Ce texte est inspiré de la conférence TEDxAmazonia d’Antonio Donato Nobre : There is a river above us, novembre 2010 (http://www.youtube.com/watch?v=01jYiXbpnoE).

On y apprend notamment que la forêt agit comme une pompe biotique d’humidité, qui maintient les nuages ​​(et la pluie) au-dessus de la forêt. En raison de sa latitude, l’Amazonie devrait être un désert. Mais les arbres ont agi. C’est leur action inlassable et silencieuse, avec celle des myriades d’êtres visibles et invisibles qui peuplent la  forêt vierge, qui a réussi l’exploit d’inverser le destin de l’Amazonie pour qu’elle devienne aujourd’hui le poumon de la planète.

Ceci n’est qu’un exemple. Il est facile d’en trouver d’autres. La nature possède une compétence technologique qui dépasse tous nos exploits, et son expertise en durabilité est soutenue par 3,8 milliards d’années de recherche et développement. Nous rêvons d’harmonie, de collaboration, de création, d’omniscience, de pérennité. Nous pouvons nous réjouir, car le nouveau paradigme dont nous rêvons a déjà été modélisé. Nous n’avons qu’à regarder autour de nous. 

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