De Neandertal à Wikipédia : le partage des connaissances à l’ère numérique

Après une assez brève phase d’admiration sans bornes, le destin de parent est d’être inexorablement considéré par ses enfants devenus adolescents comme un ancêtre dont la naissance remonte à des temps immémoriaux. Cette perspective me donne le privilège ambigu d’avoir côtoyé les peuplades qui se répandirent sur la planète au paléolithique supérieur, lorsque l’humanité toute entière ne comprenait encore que 6 millions de personnes et que l’homme de Neandertal cohabitait avec Homo Sapiens…

Mes enfants ont respectivement 14 ans et 16 ans et ils sont en permanence connectés à leur tribu via les réseaux sociaux tout en s’échangeant une centaine de SMS par jour.

Approchant de la cinquantaine, je me dois désormais d’assumer mon statut de vieux fossile et je me souviens d’une époque pas si lointaine que cela, à la fin des années 1990, où je finissais ma thèse consacrée à l’influence respective de la confiance et du calcul dans l’évaluation des jeunes entreprises innovantes. Les mammouths avaient déjà disparu et la première bulle Internet commençait à enfler dangereusement.

Pour progresser, je pouvais naturellement compter sur mon directeur de thèse. J’échangeais également avec des collègues d’HEC et de l’Université Paris Dauphine, chacun poursuivant à sa manière sa quête du Graal scientifique. Pour parachever le tout, des colloques permettaient déjà en ces temps reculés de présenter les premiers résultats à ses pairs.

Pour consulter des ouvrages ou des articles scientifiques non disponibles sur place, le centre de documentation d’HEC faisait appel à un système assez sophistiqué de prêt inter-bibliothèque, qui permettait de recevoir en quelques jours une copie de l’article, voire l’original de l’ouvrage recherché. Il ne restait plus au thésard que j’étais qu’à digérer les publications en question, en réalisant chaque jour davantage que mon sujet de recherche était circonscrit par des dizaines de publications antérieures et que mes propres résultats ne constitueraient au final qu’une goutte d’eau dans l’océan des connaissances existantes…

A cette époque certes lointaine, on pouvait encore avoir un bon aperçu des connaissances mondiales en achetant pour quelques milliers de francs l’Encyclopædia Universalis ou son équivalent anglophone, l’Encyclopædia Britannica.

Tout s’est ensuite emballé en matière d’accès au savoir et de partage des connaissances. Wikipédia a éclipsé les encyclopédies papier et donne désormais accès à 30 millions d’articles dans 230 langues différentes.

Un jeune chercheur qui entreprend aujourd’hui une thèse accède en quelques clics à des milliers d’articles relatifs à son thème de recherche et il peut échanger avec ses collègues via Facebook ou un groupe Linkedin. Il peut aisément soumettre ses publications à des revues en ligne ou les publier directement sur des sites comme arXiv.org ou CiteSeer qui recensent de centaines de milliers de publications scientifiques. Malgré les techniques de lecture rapide, le principal goulet d’étranglement reste finalement notre propre capacité d’absorption de cet océan de connaissances !

Si Pic de la Mirandole était né cinq siècles et demi plus tard, il ne risquerait plus le tribunal inquisitorial mais il serait assurément saisi de vertige en voulant poursuivre sa quête humaniste et syncrétiste.

Le numérique est amené à jouer un rôle croissant dans la transmission du savoir, même si je doute qu’il se substitue à l’interaction entre un enseignant et un petit groupe d’élèves. Les matières basiques sont certes largement susceptibles d’être enseignées via des dispositifs pédagogiques comme les MOOC –Massive Open Online Courses– mais l’enseignant, détenteur d’un savoir et d’une expérience spécifiques, demeurera sans doute incontournable. Il sera en revanche moins un simple réceptacle de connaissances que le catalyseur d’un débat entre les participants.

Contrairement à leur vieux père, mes enfants n’ont pas connu la bibliothèque d’Alexandrie et ses centaines de milliers d’ouvrages que l’on pouvait lire à l’ombre des oliviers… mais ils ne conçoivent pas leur travail scolaire sans le recours à Wikipédia et à l’aide de leurs camarades sur les réseaux sociaux. Les bibliothèques n’ont pas disparu mais elles ont singulièrement évolué en numérisant leurs fonds documentaires et en assistant les lecteurs dans la recherche d’informations complexes.

La connaissance est une des seules ressources qui se multiplie lorsqu’on la partage… et on la partage chaque jour davantage ! Il en résulte une efflorescence de nouvelles théories, d’œuvres artistiques et littéraires, de nouveaux biens et services qui feront que d’ici vingt ans, les enfants de mes enfants considéreront à leur tour leurs propres parents comme les vestiges d’une époque où il était encore possible de vivre sans être en permanence relié à la Matrice. Un monde qui sera un jour, peut-être, une sorte de conscience universelle reliant l’ensemble des êtres vivants, comme dans Avatar. L’intrication croissante de nos existences et de la sphère digitale n’en est clairement qu’à ses débuts ! L’homme de Neandertal et l’homme digital vont encore coexister pendant quelques années mais les jours du premier sont clairement comptés s’il ne consent pas à ouvrir un compte sur Facebook !

Étienne Krieger

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