NøøMécénat prénatal

NooMecenat

Vega était enceinte de quatre mois et elle n’avait toujours pas choisi de sponsor pour son enfant. Elle était enceinte non pas d’un enfant virtuel, mais d’un enfant bien réel qu’elle avait déjà baptisé du nom de FritZy, et qui allait bientôt s’ajouter aux 9 milliards d’humains biologiques peuplant la Terre. Fritzy était une chimère humain/neko obtenue par hybridation génétique dont Vega avait dessiné le physique à l’image de la collection d’avatars qu’elle vendait dans les mondes persistants.

Vega exerçait son métier dans le domaine très valorisant du design d’avatars, mais, hélas, elle n’avait pas atteint un niveau d’excellence suffisant pour intéresser les NøøMajors comme Giigle, Attle, Nuke, Amozan ou Mocrisift. Cependant sa notoriété permettrait au moins à son enfant de pouvoir bénéficier du sponsoring des petits distributeurs de biens IRL (in real life), comme ØChan, Care4, MetaMarché…

Pour FritZy, avoir comme sponsor un petit distributeur sera beaucoup moins valorisant que de se balader avec les tatouages et les implants NFC chics des NøøMajors, mais au moins, ses études seraient prises en charge par le sponsor, et qui sait, peut-être que cet enfant chimère, que Vega aimait déjà de tout son cœur, serait engagé par la marque et passerait ainsi du statut de consommateur passif à celui très admiré d’influenceur actif.

Piètre consolation, avoir un sponsor dans la petite distrib plutôt que dans une NøøMajor permettait une plus grande variété de choix dans l’achat de biens de consommation à vocation identitaire, essentiels pour diversifier sa maturation culturelle, alors qu’en étant sponsorisé par une NøøMajor l’enfant était limité dans sa consommation existentielle aux seuls produits de la marque.

C’était au début du second millénaire que les majors avaient mis en place cette politique de fidélisation des consommateurs par sponsoring prénatal. Ils finançaient les frais de naissance, de scolarité et de santé du futur enfant, en échange d’une fidélité à vie dans la consommation des produits de l’enseigne. La durée de vie pouvant maintenant atteindre plus de cinq siècles, cette politique visait à générer un socle de consommateurs fidélisés toujours plus grand, afin d’assurer la pérennité de la marque sur le très long terme.

Ce qui retardait Vega dans le choix du sponsor, c’était la campagne menée par les défenseurs d’un mécénat prénatal équitable.

Dans les métaverses, le débat faisait rage depuis que le groupe nøølibertaire « Agir » défendait l’idée que l’éducation et la santé des enfants IRL devaient être pris en charge par un mécénat collectif volontaire et désintéressé, indépendant des grandes marques. D’après eux, il était possible, en mettant les connaissances et les ressources en commun, de s’affranchir du pouvoir des métacorpos commerciales en créant un dispositif de partage communautaire des financements et des savoir-faire à l’échelle planétaire coordonné via le réseau des métaverses.

L’idée que son enfant puisse s’affranchir d’une dépendance à une marque commerciale, bien qu’utopique, était une idée qui séduisait Vega. Elle-même était affiliée au sponsoring pesant de son prøvider, qui lui imposait d’inscrire son logo moche en tatouage animé sur le dos de sa main et sur toutes ses œuvres, et qui contrôlait en permanence si ses créations respectaient la charte de l’enseigne.

Vega se laissa aller à rêver un instant qu’il puisse exister un monde utopique dans lequel, à l’instar des nantis, elle et son futur enfant, pourraient profiter des technologies de l’immortalité singularitarienne, sans devoir pour cela appartenir à une marque commerciale.

Puis, fataliste, avec un petit soupir, elle se connecta sur le métaverse du groupe Attle, connu pour la qualité de son design, en espérant qu’ils accepteraient la candidature de son enfant pour un sponsoring prénatal.

Yann Minh

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