Pourquoi engageons-nous nos villes sur la voie de la Smart City ?

Quel sens donner à des initiatives qui paraissent souvent très éloignées des préoccupations quotidiennes de nos populations ? Ne risquons-nous pas d’aller trop vite, de bousculer des habitudes pour des résultats incertains ? Alors que la technologie a un potentiel extraordinaire pour apporter davantage de progrès, ne devrions-nous pas lui donner du temps ?

Je démarre souvent mes interventions sur la Smart City en posant cette question : « Dis, c’est quoi une ville intelligente ? » pour mieux souligner l’absurdité d’une notion qui est justement stupide. D’abord parce que la ville intelligente n’est qu’une mauvaise traduction de l’anglaise smart city. Ensuite parce que c’est oublier qu’une Ville est d’abord la somme des hommes et des femmes qui y vivent et y travaillent et qu’elle ne peut réagir à la commande. Heureusement, les partisans d’une Ville gouvernée par des algorithmes ont reculé depuis que les acteurs locaux sont, quasi unanimement, intervenus pour expliquer la complexité d’une Ville qui, tel un organisme vivant, se nourrit et se développe à partir de ses propres expériences et où la communauté d’hommes et de femmes qui la constituent nous imposent de conserver la tête froide pour éviter de les amener sur des chemins qui ne les intéressent pas. J’entends même aujourd’hui des experts comme Daniel Kaplan, le fondateur de la FING, expliquer que « la Smart City est finie », alors même qu’elle n’a pas commencée pour de très nombreuses collectivités. Dès lors, nous devons nous interroger sur nos actions, sur le sens qu’on leur donne et sur les raisons de notre stratégie.

Je partage l’avis de Daniel Kaplan sur la fin d’une certaine vision, techniciste, de la Smart City. Et c’est une bonne nouvelle. Comme il le dit souvent, « on s’emmerde » dans les Smart Cities montrées en modèle parce que ce sont des villes sans âme et qu’on ne peut rêver d’une société où des millions de capteurs géreraient à la perfection l’espace public, puis notre vie à la maison et au bureau, avant d’investir notre propre corps. Souhaiter améliorer la vie quotidienne des gens ne passe pas nécessairement par la disparition de l’imprévu, de la spontanéité et du doute. La Révolution numérique est une formidable avancée et va résoudre un nombre incalculable de petits problèmes qui empoisonnent notre quotidien. Mais elle ne peut s’imposer par la voie unique de la technique. Quand André Santini me demande de veiller à équilibrer nos initiatives numériques et celles liées à de nos repas de quartier, il est dans la même logique : penser d’abord à la population, à ses besoins et à ses attentes. Ce qui ne l’empêche pas d’anticiper et de conserver une longueur d’avance sur ces sujets.

Mais comment, d’ailleurs, pourrions-nous prétendre œuvrer pour une société meilleure sans prendre en compte les risques et menaces qui inquiètent nos concitoyens ? Comme beaucoup de passionnés de la cause numérique, n’avons-nous pas tendance à nous voiler la face lorsqu’on entend s’exprimer des inquiétudes sur la protection des données personnelles, sur les emplois menacés par les robots, sur l’impact des ondes électromagnétiques sur la santé ou sur l’effroi qu’inspire le développement rapide de l’Intelligence Artificielle ?

Et que penser de la montée en puissance des grandes entreprises du numérique, les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) dont le sigle même s’impose dans le débat public ? Quand nos parlementaires débattent sur des questions de déontologie, une de ces entreprises ne s’embarrasse pas pour évoquer ses travaux sur l’immortalité ! Et tandis qu’on ergote sur le manque d’intérêt des citoyens pour le débat politique, les algorithmes d’une autre censurent le tableau de Gustave Courbet sur L’origine du monde ou la photo de Kim Phuc, la petite fille vietnamienne brûlée au napalm dans les années 1970, au nom de la lutte contre la pornographie. Pour faire revenir Facebook sur sa décision, il a fallu un post d’Erna Solberg, Première Ministre de Norvège, s’insurgeant contre une atteinte à l’esprit de discernement humain aboutissant à la disparition d’œuvres culturelles et historiques majeures !

Nous sommes pour la plupart convaincus que la Révolution numérique représente un formidable progrès pour l’humanité. Mais, comme pour toute évolution, ce progrès doit être progressif pour que la population se l’accapare. Les gens doivent s’approprier nos projets, se considérer comme des acteurs plutôt que des témoins, les comprendre, en parler avec d’autres… Si nous laissons les « technicistes » décider seuls, nous échouerons car nous assisterons à un rejet massif de la population. Alors, n’oublions pas de rappeler que la Smart City est d’abord au service des habitants et que les améliorations qu’elle apportera dans le fonctionnement des villes n’a pas d’autre sens que celui d’améliorer leur vie quotidienne.

Eric Legale

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