Quels nouveaux ressorts à notre responsabilité collective ?

La responsabilité, au sens de se porter garant (respondere), maintenir la promesse (sponsio) est remise en cause par la mutation profonde que nous vivons et qui bouleverse nos représentations spatiales et temporelles. Comme beaucoup d’autres notions anciennes, elle prend une nouvelle expression au regard des évolutions actuelles. La notion de responsabilité participe également de cette transformation car, avec nos représentations et nos actions, nous imprégnons le monde et le transformons à son tour.

La crise écologique, que ce soit le réchauffement climatique, la baisse de la biodiversité et de la fertilité des sols, l’acidité des océans, les atteintes et la rareté de certaines ressources naturelles, les pollutions de toutes sortes, est la conséquence directe de l’action de l’homme sur Terre. Le phénomène d’anthropocène pointe du doigt notre responsabilité dans le choix que nous avons fait et que nous faisons pour les générations à venir. La collapsologie1 s’érige quant à elle en discipline pour nous faire réfléchir aux actions à entreprendre et changer de cap. La responsabilité nous incombe donc à la fois en tant que citoyens et acteurs de notre devenir. Les institutions publiques et les personnalités politiques ont également leur rôle puisqu’ils nous représentent dans l’exercice démocratique.

Le numérique, autre rupture significative de notre temps, accentue, amplifie pour le meilleur et pour le pire les schémas existants et émergents de notre développement. Les évolutions technologiques, que ce soit la visualisation 3D, l’intelligence artificielle, les nanotechnologies, sont d’autant plus transformatives qu’elles s’imbriquent avec les enjeux démographiques, sociaux, écologiques ou économiques. Nous sommes responsables dans le choix de développement que nous faisons et à quelles fins nous inventons de nouvelles machines pour nous aider face à nos incomplétudes, voire nous augmenter ou nous remplacer.

La complexité de notre monde rend l’action difficile car elle nécessite d’articuler des dimensions très variées, à la fois émotionnelles, rationnelles, éthiques, spirituelles. Nous devons solliciter une multitude de compétences, des soft skills comme des expertises les plus ténues, apprendre à apprendre. Pour passer à l’action, cela requiert une vision à la fois profonde, décloisonnée et long terme des enjeux. Enfin, cela exige une articulation fine entre réflexion et action à l’heure, où notre société est impactée par l’accélération au sens qu’en donne Hartmut Rosa2 . C’est dans ce contexte que se tissent les nouveaux contours de la responsabilité : elle doit s’adapter tout en devenant plus agile.

Comment alors trouver les ressorts d’une responsabilité collective à l’ère de la complexité ? Comment concilier l’urgence d’agir vite, de changer de cap, tout en pensant le long terme, en réfléchissant et pas seulement en réagissant, en prenant ses distances par rapport à l’accélération qui nous détourne de la pensée (consumérisme, pauvreté morale, isolement social, lobotomisation de nos esprits par les médias de masse, amnésie de l’histoire etc.) ? Comment agir avec l’autre, dans le respect de sa différence, dans l’exigence de l’altérité, tout en étant garant d’un certain intérêt général, d’un bien commun ?

D’un côté, les consciences individuelles s’éveillent, de nombreuses tentatives collectives émergent pour proposer des alternatives à l’ordre établi. Certaines minorités actives indiquent une aspiration à un autre monde, œuvrent pour une nouvelle éthique qui ne demande qu’à être rendue visible. De l’autre, les énergies se crispent, on manifeste, on casse, on conteste plus par colère que pour proposer autre chose. On régresse en oubliant les déficiences propres à notre système démocratique, mais aussi nos propres devoirs, en tant que citoyens responsables.

Alors que la confiance dans les institutions et hommes politiques se maintient à un niveau local, de proximité (échelle des municipalités et des départements), elle se détériore au niveau national et international. Nous doutons de nos institutions politiques : de la capacité de l’Etat à réformer la France, de l’Union européenne à ne pas succomber aux charmes des lobbies, de notre diplomatie européenne à défendre les intérêts européens sur la scène internationale. Après une phase de globalisation, de concentration, nous devons revenir à une dimension plus locale ou plus exactement glocale, qui intègre le territoire dans un tout plus large, celui de la mondialisation, tout en garantissant une proximité à la fois numérique et présentielle mais surtout affective. Nous avons besoin de donner du poids à l’attention et à l’affect, à ce qui nous lie dans nos relations humaines au-delà de nos différences. Répondre de ses actes et assumer ses promesses devient une gageure dans un monde où la décision ne se prend plus que de loin, de manière anonyme, par une structure ou un système devenus opaque à ceux qui n’en font pas partie.

Nous sommes dans une ère où la prise de décision doit être explicitée, transparente. Pourquoi procéder à une réforme territoriale, comment les choix ont-ils été posés, quels sont les objectifs ? De même, pourquoi faire une loi sur le travail, comment a-t-elle été élaborée, quelles influences ont réellement pesé ? Face aux phénomènes de régression très visibles en France, aux crispations sociales, l’exigence est à la pédagogie. Le représentant politique comme le décideur au sens large est amené pour réussir à fédérer et à dépasser les résistances à la mise en œuvre. En tant que garant de ses promesses, il doit expliciter ses choix, donner les clés épistémologiques qui permettent de comprendre le sens d’une décision. C’est là, selon nous, l’infliction réelle à donner à la prise de décision.

Dans ce contexte, comment faire pour que la responsabilité incarne un nouvel ordre, plus juste et plus vertueux ? Plusieurs éléments semblent un préalable à une transformation en profondeur. La première est de systématiquement penser les différentes temporalités, sortir de l’urgence, du « court-termisme » pour imaginer le monde d’après, le décrire, le peindre, le partager. Etablir une vision long terme permet de dénouer les tensions, de créer de la synergies malgré les différences de représentations. La seconde est de développer un savoir intergénérationnel, en déconstruisant, reconstruisant, tout en s’inspirant des anciens et en favorisant l’esprit critique des plus jeunes. La démarche doit être inclusive : ce n’est pas parce que l’on est jeune que l’on est progressiste, ce n’est pas parce que l’on est vieux que l’on est buté. La troisième est de renforcer et de donner plus d’échos aux initiatives constructives, d’éclairer et de relayer les signaux forts du monde d’après qui sont déjà à l’œuvre. Les médias ont un rôle critique, une responsabilité à jouer dans ce domaine. Enfin, la quatrième est de sortir des liens marchands. L’argent est devenu un carcan pour beaucoup de personnes, il biaise les relations, n’est plus uniquement source d’épanouissement. Aujourd’hui, il exploite certains développements technologiques au mépris de toute éthique, il abuse l’Homme (esclavage, mafias, trafic d’organes, terrorisme, etc.), il viole les équilibres du vivant (impact carbone, pesticides, OGM etc.). L’argent est devenu un fléau. L’exigence d’une nouvelle responsabilité passe par le fait de sortir des schémas extrêmes que nous faisons vivre à notre civilisation. C’est en inventant un nouvel ordre que notre responsabilité évoluera. C’est en repensant notre responsabilité que nous pourrons élaborer un nouvel ordre, celui de l’émancipation des femmes et des hommes, et de leur interdépendance avec le reste du vivant.

Carine Dartiguepeyrou

 

  1. La collapsologie est « l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus » (Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel  de collapsologie à l’usage des générations présentes, Le Seuil, 2015). Son objectif est de nous éclairer sur ce qui nous arrive pour pouvoir discuter sereinement des politiques à mettre en place. []
  2. Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La découverte, 2010. []

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