Le numérique : démultiplicateur de l’action collective

Il ne se passe pas un jour sans qu’un expert autoproclamé ne glose sur les vertus du numérique pour faciliter les échanges et promouvoir de nouvelles formes de solidarités. Il y a peu, les médias allaient même jusqu’à attribuer à Twitter la paternité du « printemps arabe », grâce au considérable potentiel de diffusion de cette messagerie instantanée. La suite a montré que des institutions plus traditionnelles ont davantage contrôlé la marche de l’histoire qu’une foule équipée de simples smartphones…

Pour autant, rien ne sera plus comme avant, puisque l’information et son double méphitique –la désinformation– circulent désormais à la vitesse de la lumière. Comme l’explique Pierre de La Coste dans L’apocalypse du Progrès1 , les nouvelles technologies sont simultanément capables du meilleur et du pire. Cette analyse se vérifie dans les sciences du vivant et dans les sciences de la matière, qui se rejoignent désormais à l’échelle du nanomètre.

La sphère digitale n’échappe pas à ce constat selon lequel des progrès incontestables en matière de communication comportent simultanément de réelles menaces en termes de libertés individuelles et publiques. Un des leaders français de l’assurance automobile propose ainsi un nouveau contrat où vous pourrez bénéficier de remises substantielles sur votre prime annuelle à condition d’accepter que votre conduite soit analysée en temps réel, via votre smartphone, pour savoir si vous êtes ou non un « bon risque » ou un chauffard invétéré. Des développements analogues sont en cours dans le domaine de la santé, où on nous propose d’ores et déjà de superviser notre métabolisme pour nous donner moult conseils désintéressés en matière d’alimentation et d’activité physique… avant de proposer, sous peu, aux plus « vertueux » d’entre nous, des couvertures médicales à un prix défiant toute concurrence, à l’instar d’un banquier qui s’ingénierait à vous tendre un parapluie lorsqu’il fait beau.

Cette forme d’eugénisme numérique est aussi inquiétante que les thèses des trans- voire des post-humanistes, qui estiment appartenir à une forme d’élite qui bénéficierait des largesses du progrès sans se soucier de la plèbe demeurant de l’autre côté de la ligne de fracture digitale.

Etant d’un naturel résolument optimiste, il me semble pourtant que les récentes (r)évolutions numériques permettent au plus grand nombre d’effectuer des choix informés et d’inventer de nouvelles formes de solidarités tant internationales qu’hyper-locales. Les nouvelles technologies éducatives facilitent le partage des connaissances à des coûts extrêmement réduits et donnent du crédit aux thèses de Jeremy Rifkin sur la société du « coût marginal zéro »2 et sur la possibilité de fournir quantité de services à des prix dérisoires, faisant par la même occasion voler en éclat des rentes de situation parfaitement stériles.

Le numérique est ainsi un formidable ferment des mutations économiques et sociales, donnant aux individus et aux foules un pouvoir de mobilisation et d’action jamais atteint à ce jour. L’époque que nous vivons est passionnante à bien des égards mais nous dansons sur un volcan où l’idéologie du Progrès universel est aussi naïve que la quête du statu quo. On oscille constamment entre la sagesse proverbiale de la foule, magnifiée par les dispositifs numériques de « crowdsourcing » et les phénomènes de panurgisme où l’absence de discernement prévaut.

La question des finalités de l’action individuelle et collective doit ainsi se poser à tout instant et l’éducation est, là encore, un des principaux ferments de la démocratie et du « vivre ensemble ».

 Étienne Krieger

  1. Pierre de la Coste, Apocalypse du progrès, Editions Perspectives libres, Paris, 2014. []
  2. Jeremy Rifkin, La nouvelle société du coût marginal zéro, Editions Les Liens qui libèrent, Paris, 2014. []

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