Numérique, réseau et pouvoir d’agir : passer de l’utopie à l’éthique

Le numérique, et les nouvelles connexions digitales virtuelles qu’il permet, a-t-il accru la participation citoyenne et renforcé le pouvoir d’agir ? Visiblement oui, mais d’une manière qui conduit à convoquer une autre dimension dans le débat : l’éthique.

En effet, si l’on regarde les figures qui ont émergées ces dernières années dans notre vie numérique comme dans notre vocabulaire, que voit-on ? Les trolls et autres haters. Est qualifié de troll, une personne qui déploie une intense activité numérique négative pour, à minima, empêcher un débat entre internautes de prendre une tournure constructive, à maxima, tourner les participants les uns contre les autres. Le hater est aussi une figure construite en pointant une forme de participation négative : il s’agit d’un participant déployant des propos haineux. Si l’on se sert de ces noms génériques pour qualifier ces comportements, c’est tout autant du à leur fréquence qu’au fait que les individus concernés agissent très majoritairement en utilisant un pseudonyme.

La participation sur les réseaux serait-elle anonyme, négative et dé-constructive ? La réalité est bien sûre plus complexe mais il ne faut pas pour autant céder à la tentation de balayer sous le tapis les comportements numériques qui ne correspondent pas à l’utopie de proximité, de partage et de connaissance qui a accompagné le développement du numérique. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre les affrontements qui ont eu lieu sur le réseau social Twitter entre enseignants, à l’occasion de la réforme du collège1. Le manque de culture du débat, et plus largement d’une éthique de la participation, ne peut pas être ignoré au motif qu’il ne concernerait que des franges peu éduquées de la population. Les acteurs de ces débats stériles sont des personnes éduquées et insérées dans la société qui se saisissent du monde digital sans l’investir des codes du débat existant dans la vie réelle, IRL2 comme l’on dit. On trouve les mêmes débats stériles dans le champ numérique de la santé, lieu d’affrontements verbaux brutaux entre soignants et entre soignants et patients.

C’est qu’en fait, le numérique serait censé prolonger sans changer nos pratiques et qu’il ne faudrait dés lors enseigner le rapport au numérique qu’aux personnes qui en sont les plus éloignées par le manque d’équipement (ordinateur, tablette…) ou de connexion (abonnement). Il n’en est rien. Les réseaux numériques forment de nouveaux espaces qui peuvent modifier profondément les pratiques. Dans l’enseignement supérieur, le numérique a permis à de jeunes chercheurs de trouver de nouveaux lieux et modes de publication à travers la publication de carnets de recherche en ligne (plateforme Hypotheses). Dans l’accès aux droits, la dématérialisation des demandes d’ouverture de droits a produit plus de recours au RSA-activité mais occasionné des ruptures de droits d’indemnisation chômage ou d’allocations gérées par la CAF. L’engagement associatif se transforme aussi par l’entremise des plateformes d’échanges de savoir ou de réseaux sociaux thématiques permettant par exemple de mettre en relation des bénévoles et des personnes socialement isolées souhaitant recevoir des visites (dispositif Voisin-Age).

Le numérique change aussi le rapport au politique. De nombreuses communes cherchent à se lancer dans la participation numérique au travers de la mise en place de plateformes locales. L’idée est séduisante mais sa mise en œuvre ne se fait pas sans crainte. Dans une intervention récente auprès d’une commune souhaitant renouveler ses formes de participation, nous avons pu constater que l’affichage numérique est souhaité, renvoyant à une image de dynamisme, de jeunesse et de réactivité. Mais dans le même temps, les conséquences des outils numériques sur le pouvoir d’agir des habitants sont craintes. Quel pouvoir les élus sont-ils prêts à céder ? Les habitants peuvent-ils décider, via un contact numérique, de se réunir quand ils le souhaitent pour parler de leur ville ou de leur quartier ? Est-ce à eux de décider s’ils invitent ou pas les élus ? Les peurs des élus témoignent alors profondément des lignes de faille de notre société. Et si on offrait aux habitants la possibilité de se réunir et qu’ils ne s’en saisissaient pas ? Le numérique rendrait visible cet évitement du politique. Et si les habitants n’aimaient pas les projets de la municipalité ? Alors le numérique rendrait ces critiques encore plus visibles…

On en arrive aux deux obstacles que la participation numérique doit dépasser pour devenir pouvoir d’agir. Les deux obstacles tiennent au rapport que nous entretenons à la critique. Elle ne doit pas être facile (trolls et haters). Elle ne doit pas être muselée par une modération trop forte (plateformes de participation citoyenne).

Pour renforcer le pouvoir d’agir, la participation numérique se doit d’être éthique, c’est-à-dire qu’elle doit renforcer l’autonomie individuelle tout en respectant la justice sociale et être émise en respectant dans le débat un principe de bienfaisance ou à tout le moins de non-malfaisance 3.

Elvire Bornand

  1. http://www.slate.fr/story/122725/twitter-haine-profs []
  2. IRL : In real Life : dans la vie réelle []
  3. Il s’agit là des principaux principes éthiques proposés par Beauchamp et Childress. https://ethiquepublique.revues.org/176 []

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