Ontologie du numérique : la ruse de la nature

Comment ?
Comment des millions d’individus peuvent-ils être amenés à vivre ensemble, dans un même espace, sans même se tuer, sans se haïr, sans être dans une lutte infinie et violente pour prendre la place des autres ?
Comment ?
Oui, comment tant de corps sont accolés les uns aux autres sans même s’entre-déchirer, se dissoudre ou bien fuir ?
Tout [ … ] Tout commence par un écran.
Tout commence à même l’écran qui est un monde pour les yeux qui ont perdu la terre.
Tout commence par les yeux de cet écran qui est un monde dans lequel les yeux se penchent et plongent, oubliant au-delà de la chute frénétique dans ce monde, le corps qui est resté là-bas.
Tout commence par cette sortie du corps du monde à travers les yeux qui sont comme un sas pour entrer dans le monde sans corps.
Oui, pour vivre à quelques millions, à quelques millions sur quelques kilomètres de terre, quelques kilomètres de monde, tout commence par la superposition sans congruence entre le monde des corps et les mondes sans corps.

Lorsque l’on observe une photographie de l’année 1900, il est à remarquer que toutes les rues de Paris étaient submergées par des foules, marchant, hélant, trépignant, des vendeurs de légumes, des garçons courant d’un bureau à l’autre avec des courriers urgents, des femmes avec des chapeaux, des hommes habillés en noir, il est à remarquer que les foules étaient innombrables et denses, que les hommes vivaient tout à la fois dans la rue et dans les intérieurs, que la place manquait, tellement les hommes étaient occupés à bouger pour donner sens à leur vie. Lorsque l’on regarde une photographie de Paris en 2015, on ne perçoit plus ces foules, on perçoit des tramways qui filent à toute allure, des voitures qui se succèdent aux péages du centre, on perçoit des piétons sereins qui marchent et visitent ce centre historique, on perçoit des agents de la circulation, on perçoit François, accompagné de sa mère qui va au supermarché de Ledru-Rollin, on perçoit Samantha qui, avec Nelly et Jessica, quitte par le métro le XIXe arrondissement pour aller aux Halles, on perçoit Bernard, attaché-case à la main, qui a décidé de rentrer à pied n’étant pas pressé de retrouver sa femme, on perçoit Slam [13], avec son gros blouson aviateur, ses bagues en or qui recouvrent ses doigts et son sourire caustique, on voit aussi Marie qui, avec son petit Yorkshire, se promène tranquillement près du canal Saint-Martin, peu loin de l’Hôtel du Nord, devenu un musée du cinéma. On perçoit tant de détails dans ce Paris 2015 sans foule, seulement avec des hommes et des femmes éparses, alors que pourtant des millions d’individus sont là, invisiblement là, dans ce monde des corps, mais eux sans corps.

Pendant longtemps, on a cru au miracle des écrans, on a cru à leur contenu, mais les écrans ne sont pas du tout à comprendre comme facteur de progrès scientifique ou technique pour l’homme, mais en tant que médiation éthologique afin que les hommes continuent à vivre avec les autres hommes.
Les écrans n’ont pas d’intérêt pour leur contenu, car ils n’ont pas de contenus, ce qui signifie qu’ils ont une infinité de contenus, ce qui signifie que les écrans sont des surfaces où les yeux des hommes se rivent et s’attachent sans pouvoir s’en décoller, quelques soient les contenus qui se diffusent à la vitesse infinie de la propagation des informations.
Les écrans sont des mondes en 3D, qui ne simulent aucunement le monde des corps, car le monde sans corps, pour être, n’a pas à imiter une autre réalité que la sienne.
Le monde des écrans est pour lui-même son propre modèle, qu’il imite en temps réel, en le réinventant à chaque instant et ceci infiniment, pris dans la boucle de son propre fonctionnement.
La condition de possibilité pour que vivent ensemble les hommes tient à l’écran, le centre névralgique de tout habitat n’est autre que l’écran, pour en finir avec la perturbation humaine des grands ensembles, les écrans ont été donnés gratuitement.La révolution numérique n’est pas celle qui est liée à la volonté de l’homme, mais celle qui, en contre-bande de toutes ses prétentions, lui donne la possibilité de se survivre tout au long de son expansion de population.
C’est une révolution ontologique majeure car elle est celle de l’homme-fantôme pour reprendre ce que pouvait écrire d’une manière critique Kafka dans une de ses lettres à Milena.
Le corps de l’homme est un passé. Son ghost est le futur imprescriptible de son devenir.
« L’humanité le sent et lutte contre le péril ; elle a cherché à éliminer le plus qu’elle pouvait le fantomatique entre les hommes, elle a cherché à obtenir entre eux des relations naturelles, à restaurer le prix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ; mais cela ne sert plus à rien ; l’adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; après la poste, il a inventé le télégraphe, le téléphone, la télégraphie sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous périrons. »

Philippe Boisnard

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