PAN _Poésie Action Numérique / Manifeste 3

Postulat

La poésie, inconsciemment, renvoie à la domination d’un cadastre. La poésie, inconsciemment, renvoie à la prétention politique du pouvoir royal de l’auteur et de sa maîtrise. La poésie, inconsciemment, renvoie au désir de polissage du langage, de travail détaché du monde, la poésie s’est voulue d’ordre sacré. La poésie, encore, plus ou moins consciemment, dans sa pratique, se sédimente dans cet objet détaché : le livre. En voulant absolument s’y maintenir, elle ne s’adresse qu’à ceux qui en ont l’adresse, elle n’est capable d’investir le réel que selon les règles et les causalités forcloses dans le livre papier ou bien publié sur écran.

La page du codex est un des modes d’être de la poésie, le rouleau-partition est, de même, un des modes d’être de la poésie, mais ils ne sont d’aucune manière le lieu essentiel, ils ne peuvent plus être les lieux essentiels.

Alors que les poètes chantent sans cesse la question de la liberté poétique, de son affranchissement, ils sont les premiers, aidés en cela par la suprématie du sujet en Occident, à refermer cette liberté dans la contrainte économique du livre.
Car le livre est une distinction qui permet la puissance et la domination. Le livre fait autorité, il fait croire à un semblant d’éternité. Le livre est un repère dans un circuit de reconnaissance constituée sur la suprématie du sujet. Le livre pourtant n’enveloppe pas tous les possibles de l’écriture. Le livre ne permet pas d’ouvrir certaines formes de potentialités poétiques.

Perspective

De la possibilité d’un acte de liberté __ la question n’est pas seulement de ce que l’on peut dire, ou encore de la manière de pouvoir le dire, mais aussi des possibilités matérielles de pouvoir supporter ce dire, et des conditions de possibilité technologiques actuelles de pouvoir dire et faire circuler la parole.

De cette question de liberté, se pose alors celle des supports et des représentations qui figent la poésie dans une manière d’être.

La poésie contient-elle en soi la nécessité d’être en livre, d’être en texte écrit ?

La poésie cherche toujours à sortir d’elle-même et des cadres qu’elle a elle-même construite ou dans laquelle on veut la maintenir et la contenir __ elle cherche sans cesse de nouveaux territoires à travers lesquels dériver et de nouvelles modalités pour être et se déployer __ elle cherche en permanence, en elle et hors d’elle, de nouvelles possibilités d’interrogation du monde __ elle cherche, non plus seulement à transformer le monde ou « changer la vie », mais à produire de nouvelles causalités, de nouvelles voies d’accès, et de nouveaux agencements.

PAN (Poésie Action Numérique)
encore et toujours arracher le poème de la page
le délier /  le décrocher / le dégager /  l’envoyer / hors de / pour mieux le plonger dans / l’imbiber
défaire le poème de ses cadres, du cadastre du livre, de ce territoire le plus souvent rectangulaire, bien recouvert, bien bordé,
faire s’échapper les mots, les phrases de leur condition linéaire
et ne pas quitter la page pour l’écran, autre cadre rectangulaire, où souvent le texte plaqué compressé défile selon une autre linéarité, celle du flux condensé, maîtrisé et surveillé
sortir de l’écran pour être dans le corps, le souffle, le geste, l’échange, l’instant,
et ne pas quitter la page, l’écran pour la scène, autre espace rectangulaire, autre boite bien protégée
sortir de la scène de la représentation pour être dans la ville, les bars, les commerces, dans les bois, les terrains vagues, les métros, les trains, les avions, dans l’espace, les satellites, les ondes…

PAN comme une échappée du poème en tout sens et toute direction
PAN est intermédia > et verbi-voco-visuelle > et polyforme > et interactive > et générative >
PAN ne s’écrit à partir du point focal de l’auteur mais se génère à partir des croisements de la multitude
PAN est une circulation infinie du sens de façon entropique et rhizomatique

PAN veut  créer et explorer  de nouvelles causalités :
l’entaille dans la pierre a été l’une des possibilités
l’imprimerie a été l’une des possibilités
la métaphore a été l’une des possibilités
la rime et la rythmique ont été l’une des possibilités
le signe qui submerge graphiquement la page a été l’une des possibilités
le magnétophone a été l’une des possibilités
la programmation par ordinateur est une nouvelle possibilité
la générativité du texte est une nouvelle possibilité
l’interactivité et l’interconnexion des médiums est une nouvelle possibilité
la participation scripturale est une nouvelle possibilité
la diffusion et le partage via les réseaux est une nouvelle possibilité
l’hétérotopie et l’hétéronomie de l’écriture sont de nouvelles possibilités
le temps réel et l’imbrication des échelles géographique sont de nouvelles possibilités
la prothèse et les actuateurs sont de nouvelles possibilités

PAN c’est ouvrir des champs de possibles pour le texte, des possibles qui ne pouvaient être engendrés par la page et le livre, c’est prendre les outils et technologies électroniques et numériques, et les interroger dans des perspectives littéraires, artistiques et politiques, c’est travailler avec car ils sont des outils d’extension, d’intensification et de déconstruction et pas seulement des outils de contrôle et de domination, c’est travailler avec pour qu’ils puissent rester des outils d’expansion et de réflexion et ne se réduisent pas à des instruments d’écrasement.

Par l’interaction et par le réemploi d’usages et d’outils communicationnels et de contenus communs, PAN veut appréhender les transformations et les enjeux contemporains, et tente de se réapproprier ces moyens nouveaux de production.

En tant que poïesis, la PAN est une poïetique, un faire qui veut travailler avec, à l’intérieur même de ce qui constitue notre époque = la révolution des technologies numériques qui transforme notre rapport au texte, à la lecture, à la parole, qui transforme notre façon d’être relié aux mondes et aux autres.
La PAN est une poéïtique qui cherche à savoir comment faire.

PAN est une Poésie ACTION Numérique qui veut pouvoir appréhender au sens de préhension, pouvoir toucher, se saisir de…
pouvoir rester en contact, être en liaison avec le monde, les mots, les autres, parfois dehors parfois dedans, partout et nul part, en perpétuel mouvement …

PAN est circulatoire, possibilité de connectivités, opération de liaisons/déliaisons à même les corps, les mots, les espaces __ PAN est transmission et propagation, mise en tension, convergence et dispersion __PAN est partage et multitude __ dépossession et dilution __

PAN n’est pas seulement propre aux artistes ou auteurs, elle est tout ce qui est langage, langue, parole, mots, traces, échanges circulant dans les multiples sphères médiatiques et numériques

PAN ouvre la possibilité de créations collectives participatives partageables, mutables, réappropriables, de créations vivables et vivantes.

Ces possibilités et ces causalités portées par le numérique nous amènent au plus près de questions ontologiques : comment se conçoit la littérature et ses espaces d’inscription ? Comment se déplient les dimensions de l’espace et du temps sous les principes d’ubiquité temporelle et d’hétérotopie du corps ? De quelle manière se réaffecte la mémoire à l’aune du dépassement de la dichotomie singulier/collectif ? Comment nous donnons-nous à autrui à travers les nouvelles interfaces de l’expérience numérique ? Comment redéfinir la question de la communauté ?

HP Process (Philippe Boisnard / Hortense Gauthier)

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