Paradoxe techno-social en Corée

Paradoxe techno-social en Corée / La Revue du Cube

« Manifestante brandissant son smartphone avec un slogan sur l’écran », 5/11/2016 © Emmanuel Ferrand

La Corée du Sud est souvent présentée comme le pays hyper-connecté par excellence. Ses infrastructures numériques sont réputées les meilleures au monde en terme de débit et de maillage. De fait, le pays est aussi le paradis du consumérisme technologique et le premier touché par l’addiction au smartphone et au jeu vidéo. Les écrans sont allumés en quasi-permanence dans chaque foyer et partout dans l’espace public. Dans ce pays sans violence visible, les caméras de vidéosurveillance (publiques ou privées) sont omniprésentes et virtuellement omniscientes. Les plaques d’immatriculation sont scannées dans les parkings ou sur les grandes routes. Les énormes complexes de tours d’appartements où habite une grande partie de la population, s’ils sont récents, sont tous labellisés «  smart  », i.e. écolo et ultra-connectés. La technologique numérique, permettant une gestion optimisée de l’énergie, est vue ici comme une réponse aux enjeux écologiques (le Fond Mondial pour le Climat a son siège à Songdo Smart City, près de Séoul). Dans les appartements, des messages collectifs pour tout l’immeuble sont diffusés par des haut-parleurs que l’on ne peut éteindre, comme dans un avion, et les toilettes sont d’ailleurs aussi intimidantes que le cockpit d’un avion. Tout est fait pour que l’on puisse vivre sans sortir de chez soi, via ses écrans, dans ce pays où il fait souvent très chaud ou très froid. Un réseau ultra-efficace de livreurs (humains pour le moment) permet de se faire livrer n’importe quel bien ou service rapidement pour un coût négligeable.

Mais, paradoxalement, cette civilisation numérique ultramoderne présente des particularismes locaux frappants. C’est peut-être un effet de bord de l’avance technologique : des pratiques se développent ici sans attendre l’influence californienne, suscitées par l’offre nouvelle, que les consommateurs coréens suivent d’ailleurs avec beaucoup de bonne volonté. Mais c’est aussi plus sûrement le résultat d’une culture insulaire spécifique (à cause du glacis nord coréen, la Corée du Sud est en pratique une île). On sent une volonté autarcique de dépendre le moins possible des technologies étrangères (industrie nucléaire, programme spatial, construction aéronautique civile et militaire, biotechnologies, etc…). L’humiliation, dans la récente affaire Alpha-Go, provient non pas du fait qu’une intelligence artificielle ait pu être victorieuse de Lee Sedol, un champion de go qui se trouve être coréen, mais que ce programme n’ait pas été développé sur place.

Des réseaux sociaux inconnus hors de la sphère culturelle coréenne sont hégémoniques sur ce marché. Google est marginalisé mais Internet Explorer reste le browser le plus utilisé. Les nouveaux monopoles mondialisés de type Uber y sont réprimés sans complexe lorsque des intérêts économiques nationaux sont en jeu. Les innovateurs sont en pratique fermement invités à se développer en partenariat avec les quelques grands groupes locaux (Chaebol) qui contrôlent déjà une large part de l’économie du pays. La participation des coréens à des projets collaboratifs globaux tels que Wikipedia reste faible par rapport à ce que l’on pourrait escompter dans un pays qui mise autant sur l’éducation.

Combien de temps cette insularité numérique résistera-t-elle aux coups de boutoir de la mondialisation ? Quoi qu’il en soit, tous les éléments sont déjà en place pour une véritable dictature numérique dans ce pays où les réseaux sociaux sont depuis longtemps espionnés par les services secrets. Mais fort heureusement, il en va pour l’instant autrement : si les réseaux amplifient les mouvements grégaires de consommation et engendrent des modes qui se répandent dans le pays comme une traînée de poudre, ils autorisent de la même façon des mobilisations sociales et politiques informelles et soudaines, capables de supplanter des médias officiels souvent aux ordres. Le dernier exemple en date est tout récent (5 novembre 2016), avec une mobilisation citoyenne sans précédent pour réclamer la destitution de la présidente, soupçonnée d’être une marionnette entre les mains d’une secte chamanique impliquée dans des détournements d’argent public. Il y a 2 ans, le naufrage tragique du ferry Sewol (304 victimes) avait suscité une émotion immense que l’État, là encore accusé de négligence et de complaisance avec un businessman chef de secte, avait cherché à étouffer par tous les moyens, mais sans succès. En 2008, une autre mobilisation monstre en marge de la négociation d’un accord commercial avec les Etats-Unis avait émergé spontanément dans la société civile, via la technologie populaire à l’époque, la profusion de blogs (curieusement appelés «  cafés  »).

Voici donc un exemple qui suggère une hypothèse rassurante : les réseaux et les outils de communication ont dans nos sociétés atteint un degré de complexité tel que, même placés sous le contrôle de pouvoirs politiques ou économiques, il devient structurellement impossible d’anticiper la manière dont les citoyens se les approprient et les détournent.

Emmanuel Ferrand

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