Le partage a de belles années devant lui

« Demander à un homme pourquoi il soutient l’égalité homme femme, c’est comme demander à un jeune blanc pourquoi il soutient Nelson Mandela ! Pour les droits humains bien sûr. » Cette phrase, prononcée  récemment à New York par le Président d’une grande entreprise devrait nous servir de leitmotiv. Nous sommes plus de 6 milliards de petits êtres humains, femmes et hommes, sur la planète et devrions nous respecter et partager notre environnement et ses richesses.  Pour construire la cité ensemble. Malheureusement, nous en sommes encore loin. En seulement 30 ans, nos repères ont été chamboulés par l’arrivée concomitante de 3 grandes révolutions. La première concerne les femmes et leur arrivée en masse dans le monde du travail. Leur activité dorénavant visible bouleverse les codes professionnels. En parallèle, une seconde révolution s’est orchestrée avec l’avènement des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Ceux-ci ont chamboulé nos modes de vie à tel point que nous n’en mesurons encore pas toutes les conséquences. Enfin, il convient de mentionner l’arrivée d’une nouvelle génération sur le marché du travail – la fameuse génération Y – pour qui les questions de mixité et des nouvelles technologies apparaissent comme une évidence. Face aux changements climatiques et autres catastrophes naturelles, et face aux soulèvements populaires qui éclatent dans différentes dictatures, force est de constater que le monde change. Bien sûr, les révolutions de peuples opprimés ne sont pas nouvelles. En revanche, nos modes de communication ont bien changé, si bien qu’aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, tout le monde a accès à l’information, renversant par la même occasion les rapports de force dominant-dominé. Ce qui a été supporté par les peuples par le passé du fait de leur ignorance ne peut plus être d’actualité. Telle une réaction chimique, ces 3 révolutions provoquent des réactions explosives qui refaçonnent l’ordre du monde. Et ces changements peuvent apparaitre insupportables pour certains au point de vouloir empêcher le nouveau partage annoncé.

Les femmes ont toujours travaillé mais leur travail n’était auparavant ni reconnu ni valorisé. Aujourd’hui ce n’est plus le cas dans la majorité des pays. Selon le dernier rapport de la Banque Mondiale, de nos jours, 55% des femmes âgées entre 15 et 64 ans ont un travail. Mais ce chiffre plutôt positif doit être contrebalancé par le constat  que le travail masculin est nettement plus important (multiplié par 2 ou 3 selon les régions du monde).

La Française que je suis découvre Internet et obtient son premier ordinateur en 1989. Aujourd’hui, je lis Le Monde en ligne quotidiennement ! Je me range parmi les femmes les plus connectées de ma génération étant équipée d’un smartphone, d’une tablette numérique, d’un ordinateur à la maison ainsi que d’un autre au bureau. Active sur les réseaux sociaux, je ne manque pas d’interagir sur Twitter, LinkedIn, Facebook, Viadeo et sur mon propre blog1 . Mon usage de ces réseaux suit cependant une certaine éthique : sans me dévoiler intimement, ceux-ci me servent pour agrandir mon réseau et multiplier les prises de contact. En effet, l’ère du digital me permet de m’adresser à un nombre toujours plus grand d’interlocuteurs. On pourrait croire que l’humain est désormais aliéné à la machine, or je n’ai jamais autant rencontré d’êtres humains en personne. Mais la question est peut-être plus pertinente pour les générations suivantes. Leur usage de ces nouveaux moyens de communication n’est effectivement pas le même. L’exemple de ma belle-fille me pousse à penser que ces nouvelles générations privilégient les contacts indirects via les réseaux sociaux – outils qui semblent leur donner une plus grande liberté et autonomie – mais qui se fait au détriment des rapports directs plus intimes.

L’exemple de ma belle-fille illustre aussi à merveille les changements qu’induisent ces 3 révolutions. Le téléphone toujours sur elle pour vérifier que les enfants sont bien rentrés à la maison, que la grand-mère va bien ou que la nounou n’a pas encore démissionné, elle utilise aussi Internet pour faire ses courses, réserver ses prochaines vacances et garder le contact avec ses amies. Mais au lieu de m’appeler par téléphone, elle m’envoie ses photos via Facebook. Responsables le plus souvent de la maison et de la famille, les femmes sont habituées à jongler quotidiennement entre vie professionnelle et vie privée. En entrant massivement dans le monde du travail, celles-ci ont modifié l’organisation des entreprises – monde éminemment masculin et rigide – et tentent d’imposer leurs préoccupations. Préoccupations dorénavant partagées par les hommes divorcés. Les bureaux sont maintenant envahis de photos d’enfants et de plantes vertes, de tableaux et d’objets personnels lorsque l’entreprise le permet. Et c’est encore une fois ces nouvelles technologies – comme Skype par exemple – qui leur permettent une plus grande flexibilité dans leur travail et donc d’arriver à mener de front vie de famille et carrière.

En même temps, l’arrivée de la génération Y ou génération millenium (née entre 1980 et 2000) dans le monde du travail nous montre que les attentes des plus jeunes ont changé. Bien décidés à ne pas reproduire l’exemple parental en passant leur vie au bureau et en négligeant leur famille – tout cela dans un climat de crise économique -, les jeunes Yers font passer leur épanouissement personnel avant tout. L’étude The Y Revolution ?2 menée chez Mazars auprès de 1040 jeunes dans 64 pays nous montre que les préoccupations de ces jeunes et leurs priorités sont à l’exact opposé de celles de leurs ainés mais identiques à celles des femmes. S’ils s’investissent, c’est tout d’abord pour réussir leur vie, c’est-à-dire trouver un travail qui les intéresse. Puis, vient le souci de trouver le juste équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Enfin, et seulement après, viennent les considérations matérielles de type indépendance financière. Mais peut-être que la vraie nouveauté consiste en ce que cette nouvelle génération, qui est née avec Internet, en utilise aujourd’hui toutes les ressources, contrairement à la majorité des femmes des générations précédentes. Si certaines études montrent que les femmes et les hommes n’utilisent pas les réseaux sociaux de la même façon, cela est certainement vrai pour ma génération ainsi que la suivante, mais vraisemblablement pas pour la génération actuelle qui en a compris tous les ressors. J’en veux pour exemple le nombre de sociétés fondées par des femmes entre 20 et 30 ans. Ou encore le pouvoir des féministes qui, lorsqu’elles appellent à manifester, sont dorénavant entendues partout dans le monde.  Parmi les blogueurs, 70% sont des filles. Chiffre mondial et récent.3

Les femmes ont désormais compris l’extrême importance de ce nouvel outil pour lequel il n’existe ni sexe, ni couleur de peau, ni religion. Vous êtes simplement un être humain. Les nouvelles formes que prend le commerce, grâce notamment à la finance participative, au micro-crédit, aux entreprises solidaires et au partage des richesses, tendent à prendre le pas sur les anciennes.

Mais le partage du monde et de ses richesses ne se fera pas tant que nous ne commencerons pas à partager le quotidien. Or, ce partage passe notamment par la parité entre les femmes et les hommes. C’est le partage du pouvoir, le partage de la vie professionnelle et de la vie familiale, qui, plus que toute autre chose, nous permettra d’avancer. Et cette parité doit aussi passer par l’usage poussé des réseaux sociaux par les femmes pour se faire connaitre, pour acquérir de meilleurs postes, pour étendre leurs réseaux – comme le font déjà actuellement les hommes. Aujourd’hui, le monde politique a perdu de son aura et de sa respectabilité, mais il a surtout perdu de son pouvoir : celui de changer notre société. Pour compenser cette perte de vitesse de l’Etat, la société doit prendre le relai pour construire l’avenir grâce à ces nouvelles technologies et à l’entraide. Comme le dit Kofi Annan au sujet de l’Afrique, « Ce sont les nouvelles générations mondialisées, celles qui connaissent le monde, qui circulent et échangent, qui vont réussir cette évolution… Ces nouvelles élites deviendront légitimes si elles s’investissent dans le domaine de la santé et de l’éducation par des réalisations concrètes ». Nous pourrions généraliser cette réflexion au monde entier. Selon Kofi Annan, le salut de nos sociétés se fera grâce à l’essor d’une nouvelle génération qui bouleversera les codes préexistants et sortira du « Old Boy’s Club » pour appeler à un meilleur partage. Il est primordial que les femmes et les hommes soient éduqués de manière identique, tout comme il est primordial qu’ils s’organisent égalitairement au sein du couple, de la famille, de la maison. Il est indispensable aussi que le monde du travail s’adapte et accompagne ces 3 révolutions. Sans cela, le partage ne sera pas possible et les tensions s’accroitront.

Il est intéressant de s’imaginer que demain les robots pourraient nous remplacer. Déjà aujourd’hui, on peut trouver des robots faisant le ménage, des robots géants gérant la circulation à Kinshasa ou encore des « ordinateurs portales » greffés à l’oreille au Japon ! La moitié de ces dernières innovations est le fruit de femmes désireuses de changer le monde. Christine Lagarde, actuelle Présidente du FMI, a récemment démontré que si le nombre de femmes actives augmentait, la richesse mondiale ferait un bond considérable, de l’ordre de 4% de plus du PIB en France, et jusqu’à 34% en Egypte. Alors, qu’attendons-nous pour instaurer un plus grand partage du travail entre femmes et hommes ? Soyons les architectes de notre propre conception du vivre-ensemble !

L’éducation doit rester notre préoccupation principale, celle qui devrait rassembler tous les plus grands de ce monde pour établir des objectifs et un budget communs.  Force est de constater que nous en sommes encore loin. Dans mon livre « Un monde au féminin serait-il meilleur » 4 , les 100 femmes que j’ai pu interroger mettent inlassablement au cœur de leur priorité l’éducation, un sujet qui se construit sur le  long terme et qui empoisonne nos politiques. Internet et les nouvelles technologies ne remplaceront pas l’éducation, car tous les enfants doivent être capables d’analyser et d’avoir un regard critique sur les informations qu’ils liront. Seule l’école nous permet de rencontrer nos semblables, d’apprendre de nos différences et de décider de notre vie. Le monde numérique et digital a tendance à dématérialiser les échanges et les contacts humains. Voilà pourquoi il faut redonner de l’importance au contact physique dans l’échange. Le débat mondial sur l’égalité femme-homme est-il possible ? – se demandent certains. Comment le rendre possible ? Sommes-nous identiques ou différents ? Sommes-nous prêts à l’avènement d’une ère dénuée de genres comme semble le présager la construction de robots ni-homme, ni-femme/asexué ?  Le partage semble toutefois avoir encore de belles années devant lui.

Muriel de Saint-Sauveur


 

  1. http://murieldesaintsauveur.wordpress.com []
  2. Enquête réalisée par Mazars www.mazars.com []
  3. Information en provenance de l’émission de France culture « Place de la Toile ». []
  4. Un monde au féminin serait-il meilleur ?, Editions L’Archipel, Paris, 2011 []

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