Partager sans diviser : un pari sur l’avenir

Partager. Un mot plein de promesses qui évoque l’altruisme, le don, l’échange, la générosité, la réciprocité, la solidarité, la communauté, la confiance, la fraternité… Fraternité. Une valeur indissociable de l’idéal républicain de liberté et d’égalité en ces temps de grandes mutations et d’incertitudes, de changement d’ère1.

Partager revient à prendre conscience de la réalité d’une « communauté de destin pour l’humanité entière » telle que décrite par Edgar Morin. On partage dans un esprit fraternel. Avec ses Frères humains.
Comment revaloriser la fraternité dans un monde globalisé de plus en plus inégalitaire et individualiste, où règne un pouvoir sans partage ? Le pouvoir sans partage, c’est aussi diviser pour régner…
Partager se montre parfois faux-ami. Pour tous ceux qui associent partager et diviser, au sens de désunir, séparer, cloisonner, fragmenter, compartimenter… partager ne peut mener qu’à la mésentente. Ainsi, partager revêt des sens antinomiques dès lors que les finalités sont opposées. Ce peut être la pire ou la meilleure des choses…
Comment, dans ce contexte, inventer de nouvelles solidarités pour partager pouvoirs et ressources ? Comment bâtir une société plus équitable ?

Diviser, non pour régner, mais pour multiplier

Tout l’enjeu de ce siècle sera de diviser, non pour régner, mais pour multiplier. L’individualisme a vécu et, à l’ère digitale, partager devient la norme. On accepte moins de propriété pour davantage de liberté. On accepte d’accéder au lieu de posséder (un bien plus grand en co-location au lieu d’un bien à soi seul ; pléthore d’informations en échange d’un peu d’information).

L’émergence des technologies de l’information a permis de multiplier et d’améliorer les savoirs, d’optimiser les moyens et les pratiques, de favoriser les interactions entre individus, dont l’imagination et le potentiel d’innovation se trouvent décuplés. Désormais, on partage la connaissance et l’information, les moyens… pour permettre à tous les habitants de la planète d’en bénéficier.

Du partage d’information à la colocation ou au covoiturage, de la production et la revente d’électricité de particulier à particulier en passant par la recherche scientifique en open science, partager concerne tous les pans de la société et de l’économie. Partager, c’est aussi une nouvelle façon de concevoir sa relation aux autres, de penser le monde. Un monde où la compétition cède la place à la coopétition, où les foules disposent -grâce aux réseaux sociaux- d’une capacité de contestation et d’action de plus en plus importante et efficace. Pour citer Joël de Rosnay :

« Cette nouvelle approche permettrait de passer d’un système de rapports de force, de concurrence et de compétition acharnée, à un système de rapports de flux et d’échanges solidaires mettant en œuvre de nouvelles valeurs, de nouvelles actions et de nouvelles responsabilités. (…) L’échelle des valeurs se déplace de la concurrence traditionnelle pour s’imposer et réussir, vers le partage, la solidarité, l’échange, le « gagnant-gagnant », qui autorisent plus de souplesse dans la conduite de sa vie. »2

Aucun domaine aujourd’hui n’échappe à ce désir d’inventer de nouvelles règles du jeu, de passer à l’acte pour prendre en main son destin et s’émanciper des grands lobbys ou des circuits traditionnels. Parmi les initiatives collaboratives réussies, citons : Nickel et Cresus : le compte en banque sans banque pour les personnes exclues du système bancaire ; les MOOC’s : cours en ligne ouverts et massifs pour tous ; Pilo’ty’s : les habitats en bois pour tous, KissKissBankBank : plateforme de financement participatif ; Babyloan : micro-crédit solidaire ou HackYourPhd : la science et l’accès à la connaissance comme bien commun…

Partager, un état d’esprit

Par temps de crise ou de grande mutation, l’instinct de survie ne doit pas obligatoirement conduire à se replier sur soi ou à entrer en compétition avec les autres. La loi du plus fort fonctionne… tant que vous êtes le plus fort. Elle menace en permanence la cohésion sociale. En revanche, coopérer, mutualiser les moyens, partager les ressources… contribuent à l’intérêt général. Cette « autre approche » assure une meilleure paix sociale en permettant à beaucoup plus d’individus de s’adapter pour survivre.

Si l’on ne croit pas dans un destin commun de l’humanité, on se condamne à disparaître en tant qu’espèce humaine, car seuls nous ne résisterons pas très longtemps à l’adversité ou aux prédateurs en tous genres (machines et robots de plus en plus intelligents, lobbys, catastrophes naturelles ou autres aléas de la vie…).

En coopérant, en partageant davantage les ressources et les pouvoirs, en régulant mieux les richesses, les êtres humains se conduisent en individus co-responsables et œuvrent pour le bien commun autant que pour leur propre bien-être. En dépit des risques, l’expérience et la théorie des jeux démontrent que le partage de l’information est un « jeu à somme non nulle », cumulatif (alors que l’échange d’énergie ou d’argent est à « somme nulle », en d’autres termes : ce que j’ai donné, je l’ai perdu). Toute la croissance d’Internet se fonde sur ce principe : plus l’information est partagée, plus elle a de valeur.

On a donc davantage intérêt à faire confiance et à partager que le contraire. D’où la nécessité impérative de restaurer la confiance, de revaloriser la Fraternité, d’accepter d’aller au-delà de ses seuls intérêts pour créer la dynamique positive qui permettra de bâtir une société plus solidaire et plus équitable.

Partager, c’est un état d’esprit. C’est faire confiance a priori à nos semblables. Un « semblable » qui incarne bien notre égal, notre double, nous. Et ce « nous » représente l’espoir, une certaine idée de la fraternité. Et, en ces temps incertains, croire en l’Humanité et penser que le meilleur est à venir, c’est se donner toutes les chances de gagner.

Véronique Anger-de Friberg

 


  1. Le Forum Changer d’Ère, organisé par Les Di@logues Stratégiques, se déroulera le 5 juin prochain à la Cité des Sciences & de La Villette (Paris) : www.forumchangerdere.com  []
  2. Joël de Rosnay, Surfer la vieComment sur-vivre dans la société fluide ? Edition Les Liens qui Libèrent, Paris, 2012. []

There are 4 comments

  1. Laurent Fournier

    C’est quoi ce discours populiste ! qui a hypocrisie de ne pas vouloir toucher aux rentiers, aux inégalités de naissance, et qui ne comprend rien au numérique ?
    A quoi nous servirait cette belle fraternité à partager gratuitement les biens immatériels culturels de Net ?…sinon à tuer une source de rémunération des créateurs…il n’y aurait tout simplement plus d’œuvres numériques de qualité. Il serait impossible pour un artiste d’en vivre. Le vrai progrès passe par le Partage Marchand (à googler) des biens culturels, sans DRM, sans financement par la pub ou par le don (anti-démocratique au possible !), sans contribution créative, sans RPP,…

  2. Michel Marchand

    Une éducation valorisant l’être , ses sens et son épanouissement.
     » La quête de l’avoir mène à l’agressivité , la quête de l’être au partage  » enseignaient ceux qui ont fondé la démocratie .
    La connaissance de soi et pas d’écart de ressources de plus de 2 à 4 étaient leurs principes pour une société harmonieuse .
    Nous avons créé des entreprises sur cette base et elles réussissent depuis plus de quinze ans .
    Les nouvelles technologies peuvent être des outils du lien Sociétal.
    labelhqs.org
    Cœurdialement

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