Partager du « Je » au « Nous »

"Kaddu Waswa et son petit fils Arthur Kisitu consultent la documentation de la vie de Kaddu Wasswa" / Photographie : Andrea Stultiens, 2008

« Kaddu Waswa et son petit fils Arthur Kisitu consultent la documentation de la vie de Kaddu Wasswa » / Photographie : Andrea Stultiens, 2008

Ce qui m’interpelle dans l’idée de « partager », c’est la translation du « Je » au « Nous » et comment elle se fait au regard d’œuvres de certains artistes contemporains qui oscillent entre ces deux pronoms personnels. Ils créent une certaine distanciation critique qui ouvre de nouvelles modalités d’action et d’imagination dans notre époque d’émergence.

Le côtoiement de l’instance du « Je » et de celle du « Nous » apparaît comme particulièrement singulier et problématique dans la relation que nous partageons avec le monde lorsqu’on prend connaissance d’images d’archives simultanément avec d’autres personnes. Le « je » peut alors rapidement passer au « Nous », modulé par la présence de l’autre qui agi par lui. Pour reprendre la formule de Benveniste1 , c’est tout d’abord à « un double Nous que Je et Nous seront alternativement le et l’autre »2 . Il s’agit donc de comprendre comment l’opération de déplacement linguistique se fait en posant la question de sa réception dans un monde où le rapport du « Je » au « Nous » fait partie d’enjeux qui peuvent parfois trouver leur place dans le désir de partage d’une collectivité ou d’un groupe.

J’ai donc le plaisir d’évoquer le mode opératoire de la translation du « Je » au « Nous » et le rapport qu’on peut entretenir aux archives en particulier comme espace potentiel de partage. Dans ce sens, le travail de l’artiste contemporaine Andrea Stultiens3 propose ainsi la possibilité de partage d’identification d’images d’Uganda au public via les réseaux sociaux afin de pouvoir donner à connaître ces éléments iconographiques sans pareil. Elle utilise ainsi ce dispositif des réseaux sociaux pour associer et pour fédérer des communautés de personnes autour de ce « Nous » en partage sur Facebook en particulier. Andrea Stultiens a choisi de travailler sur des collections d’images familiales, en provenance de Hollande ou d’ailleurs, qui l’ont amenée à travailler sur le fond d’archives d’un révolutionnaire en Uganda qui s’appelle Kaddu. Pour le Kaddu Wasswa Archive, elle a réalisé un livre4 en 2010 qui restitue la façon dont les archives de Kaddu ont été constituées durant les périodes de résistance. Cette artiste dont j’ai eu le plaisir de montrer une partie de ce corpus d’images du Kaddu Wasswa Archive lors d’une exposition à Marseille5 portait sur la façon dont les artistes travaillent avec les archives orales ou physiques, sur le continent africain. Elle propose ainsi une méthode de travail particulière sur les archives qui pose la question de comment « l’histoire nous parle et partage l’histoire, comment la photographie est aussi un travail de narration pour faire réagir et penser à l’histoire de l’Ouganda en particulier ». Pour cela, elle a entreprit une formidable aventure de digitalisation d’images, ce qu’elle fait notamment en lançant une campagne sur Facebook pour convier les gens à envoyer/commenter ces images historiques. History in progress, Uganda ( www.hipuganda.org ) est le fruit d’une étroite collaboration avec l’artiste Ougandais Rumanzi Canon et le cameraman Ssebufu Ben.

Ce projet in progress ouvre ainsi aux partages infinis, les plus incongrus, allant du « j’aime » à l’identification de lieux et de personnes par des acteurs ou des anonymes de la diaspora Ougandaise, en lien particulier avec l’Histoire complexe de ce pays. Ces partages et commentaires proposent en partage, sous la forme la plus immédiate du « Je au Nous », une introduction iconographique active qui fait revivre, dans une certaine vanité du partage, des personnes et des lieux qui paraissaient anonymes. Grâce à cette opération de translation d’un support tiers, la question du partage de ces images est rendue opérationnelle. Elles changent alors de statut. Parce que nommées, elles prennent une dimension plus vivante et ouverte qui dépasse largement la contingence de l’Histoire et du temps présent.

La fiction opère alors de nouveau en partage, libérée de ses contingences spatiales et temporelles.

History in Progress Uganda : https://www.facebook.com/HIPUganda?fref=ts

Cécile Bourne-Farrell


 

  1. Emile Beneviste, Problème de Linguistique Générale, Paris, ed. Gallimard, 1966, p.253 []
  2. Catherine Poisson, Du Je au Nous, ed. Faux Titre, 2002. Cet ouvrage met en perspective la relation particulière qu’entretenait le couple Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. []
  3. Née en 1974 au Pays-Bas, elle vit et travaille à Rotterdam. http://andrestultiens.nl  []
  4. Post édition,  NL  ISBN-10: 9460830293 et  ISBN-13: 978-9460830297 []
  5. Exposition Shuffling Cards avec Mohssin Harraki, Katia KameliFarah KhelilGrace Ndiritu,Otobong Nkanga,Catherine PoncinKarim RafiAndrea StultiensAchraf Touloub et James Webb. Galerie art-cade, Marseille, 2012. Plus d’information : http://www.chooseone.org/spip.php?article180 []

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