Partager l’incommunicable : un paradoxe rentable ?

Un article de l’OMNI, journal ubiquitaire depuis 2017

Depuis 2023, les expériences incommunicables, qui relèvent du domaine de l’indicible, sont devenues progressivement une ressource inattendue de gains, de paris et d’enchères. De nouvelles formes de monétisation se dessinent autour de situations vécues très difficiles à partager et à restituer. Choquantes ou anodines, étranges ou exceptionnelles, elles sont recherchées par tous les moyens possibles. Certains créateurs parviennent à les mettre en forme médiatique grâce aux hypno-games, ces nouveaux jeux vidéo inductifs. Notre journal a réussi à rencontrer le professeur Zancar, l’un des précurseurs de la « mise en commun positive », qui a récemment retourné sa veste pour promouvoir ces pratiques contestables.

O : Professeur, vous avez d’abord inventé, en 2016, l’un des plus efficaces algorithmes d’extraction sémantique et d’interprétation contextuelle de récits de vie. Il met en rapport et modélise les témoignages déposés sur Internet. En quelques clics, apparaissent leurs traits saillants et bénéfices possibles, en fonction de ses problèmes personnels. Pourquoi l’avoir délaissé et offert au domaine public, pour aller vers d’autres champs d’investigation ?

PZ : Par éthique et par cohérence ! Comment aurais-je pu garder pour moi seul un tel outil, dont la valeur repose sur les contenus et traces mis en accès libre ? Et par honnêteté scientifique. Après m’être émerveillé des avantages que chacun pourrait tirer d’une telle « moulinette » synchronisant des expériences similaires, je me suis rendu compte que la nouvelle frontière qu’il fallait repousser était celle qui sépare l’information et l’ineffable, la communication et l’incommunicable. Ou plutôt, qu’il fallait cultiver cette barrière, et mener quelques incursions furtives dans le domaine de l’impensable…

O : Après avoir promu les sites de partages, quels sont ces territoires beaucoup plus troubles que vous préférez ?

PZ : Tout espoir provoque après coup quelques déceptions… Dans la décennie 2010, un grand vent d’émancipation a soufflé, avec le partage généralisé comme ressource inépuisable. Tout le monde a pu se décomplexer en mettant en scène sur Internet ses petites particularités, pour se sentir moins seul et aller mieux, rencontrer des personnes semblables ou complémentaires. Beaucoup se sont sentis utiles en divulguant des leçons de vie chèrement payées. Je me suis engagé en faveur de ces formes de sagesses contemporaines, que j’estime d’ailleurs fort précieuses et indubitablement nécessaires pour s’adapter, à une époque où tous les repères sont à régénérer. J’ai beaucoup œuvré dans ce sens, jusqu’à comprendre que ces efforts n’auraient pas les effets escomptés…

O : C’est-à-dire ? Poursuivez, s’il vous plait.

PZ : Pardon, je ne suis pas très clair. Et le silence m’absorbe parfois à force de rôder dans les zones informelles du vécu humain. Regardez ce que provoque le partage : l’illusion de résorber cet écart fondamental qui nous sépare les uns des autres, l’altérité. Après une phase bénéfique, on devient bien trop sûr d’avoir dépassé ses propres limites. On se rigidifie, et la suffisance nous gagne. Aujourd’hui, de plus en plus de « technautes »1 ont compris ce risque. Ils sont à l’affut de l’indicible. Ils veulent se confronter à ce qui ne pourra jamais être retranscrit, que cela soit une révélation sacrée, un accident de santé, un système de valeur improbable, une philosophie d’un peuple inconnu, la poétique d’une langue disparue…

O : Mais n’est-il pas dangereux que se développe un marché noir des expériences impossibles ?

PZ : Evidemment, comme lorsque le LSD est apparu et qu’après avoir été librement promu, la clandestinité des réseaux mafieux l’ait retransformé en poison hors de contrôle. Mais surtout, je crois que les investisseurs et les petits malins ont encore appliqué leur infernale logique : puisque le partage est abondant et gratuit, et l’impartageable rare, misons sur ce dernier pour en tirer un bon prix. Et les gogos foncent, avides d’aventures extraordinaires et de sensations fortes. Mais allez prendre sous hypnose une capsule transmédiatique issue d’une bouffée schizoïde de sidération post-traumatique, et vous m’en direz des nouvelles ! Vivre une saison en une heure, dans un temps suspendu où un vol de mouche a plus de signification que le contenu d’un dictionnaire, cela ébranle le rationaliste le plus aguerri. Cela peut aussi bien le mettre à mal, que lui redonner quelques bonheurs dans sa vie quotidienne… s’il en revient indemne.

O : L’humanité a toujours apprécié ce qui la dépasse. Y a-t-il vraiment quelque chose de nouveau dans ce goût pour l’incommunicable, que certains jugent par définition inextinguible ?

PZ : On a fini par comprendre que la « réalité » vécue dépasse vraiment la fiction « écrite ». Les récits imaginaires nous ont trop longtemps tenus sous leur coupe, en nous rassurant par leur normativité cachée, tout en nous fascinant par leurs envolées créatives. A ce nouveau stade d’évolution planétaire, il est temps d’aller chercher dans la subjectivité la plus éloignée de la nôtre – humaine, et aussi animale, voire demain extra-terrestre –  les modules cognitifs et sensibles dont nous avons absolument besoin pour compléter ceux que les technologies nous offrent à foison.

O : Merci Docteur, de ces explications, parfois certes un peu étranges, il faut bien le dire. Quant à vous cher LASIM2 , si vous osez aller de l’autre côté du miroir, n’oubliez pas de rapporter vos pépites en les confiant à votre journal favori, si du moins vous parvenez à les mettre en forme…partageable !

Une (presque) fiction d’Étienne-Armand Amato


 

  1. Ou « technootes » : aventuriers utilisant les technologies pour voyager par l’esprit []
  2. LASIM est l’acronyme stabilisé valant pour « Lecteur/Auditeur/Spectateur/Interacteur/Mobinaute » []

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