Partager « sans partage » ou partage sans « partagé »?

« Hackers », « makers », « multitudes connectées », « libristes », « communs de la connaissance », « intelligence collective »… par-delà leurs particularités, tous ces mouvements et concepts renvoient à cette envie, à cette pratique et à cette revendication du partage en réseaux.

A bas les logiques propriétaires, marchandes, industrielles, verticales, cloisonnantes, privatives et expropriatrices du « capitalisme cognitif »1 , des géants du numérique et des Etats ! Voilà ce que clament en cœur les acteurs des réseaux et les militants du « Libre ». Ils prônent et pratiquent la libre circulation, diffusion, copie, modification, fabrication  et partage des fichiers (textes, photos, vidéos), des logiciels, des objets, via l’open source, le peer-to-peer, les réseaux sociaux, les imprimantes 3D et les nouveaux espaces que sont les « Fablabs », « hackerspaces » ou autres « makerspaces ».

A mesure que le partage régresse dans les mondes anciens (communautés traditionnelles et sociétés institutionnelles), le partage des idées, des connaissances, de l’information, des inventions, des indignations, des revendications, fleurirait donc dans le monde numérique. Partage à chacun selon ses moyens et besoins à l’échelle planétaire. Un « nouveau communalisme »2 inspire ainsi des individus en mal de convivialité, aspirant à l’association dans l’authenticité et la réalisation de soi.

Cette dynamique est contagieuse et stimulante. A tel point que certaines entreprises –  du matériel comme de l’immatériel –  profitent de cet écosystème de la gratuité et du partage généralisé en ligne pour externaliser leur recherche et développement vers les communautés libristes et makers3 , pour se financer auprès de ces communautés (par appel aux dons), pour faire de ces dernières leur « meilleur canal de marketing », et pour améliorer la compréhension des marchés de niche suivant les goûts singuliers des consommateurs4.

Est-ce que ce télescopage entre mouvements du partage par le bas et monde économique est-il seulement fortuit, ou au pire le fruit de la capacité d’ « endogénéisation » de l’ « esprit artiste »5 par le « capitalisme connexionniste » ?

Ou n’est-il pas plus profond, traduisant l’ambiguïté d’un monde de réseaux qui fourmillent de micro-partages sans qu’aucun monde commun partagé ne les relie jamais. Ainsi, le mouvement maker entend refonder le travail et favoriser l’émergence de créateurs-inventeurs-producteurs en étant prêt, si c’est la voie la plus efficace, à valider la logique néo-libérale de l’auto-entrepreneuriat, l’organisation décentralisée et flexible du juste à temps, l’adaptation sans limites aux préférences des consommateurs… bien loin de l’idéal associationniste (des coopératives de production et de consommation par exemple).

Car les causes de l’épanouissement du partage réticulaire sont à rechercher du côté des dynamiques de démocratisation de la reconnaissance –  des différences, des compétences et des aptitudes, etc. –  qui  nous conduisent à partager dans le but de se réaliser soi-même par la quête de visibilité maximale. En vue de quoi collectivement et politiquement ? Tout le monde l’ignore.

Simon Borel


 

  1. Cf. Yann Moulier-Boutang, Le capitalisme cognitif, La nouvelle grande transformation, Paris, Editions Amsterdam, 2007. []
  2. Fred Turner, Aux sources de l’utopie numérique, Caen, C&F éditions. []
  3. Le « crowdsourcing consiste ainsi à « exploiter les activités accomplies hors de l’entreprise par des personnes non salariées, parfois rémunérées pour leurs prestations, mais à des niveaux inférieurs à ce que coûteraient de véritables créations de postes ». Sébastien Broca, Utopie du logiciel libre. Du bricolage informatique à la réinvention sociale, Neuvy-en-Champagne, Le passager clandestin, 2013, p. 124. []
  4. Voir : Chris Anderson, Makers. La nouvelle révolution industrielle, Tours, Pearson, 2012. []
  5. Cf. Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Paris, 1999.   []

Commentez cet article