Partially Buried Utopie*

*Utopie partiellement enterrée

Robert Smithson a réalisé l’une de ses premières œuvres de Land Art à Kent, Ohio, en janvier 1970. Partially Buried Woodshed (Remise à bois partiellement enterrée) consistait à « enterrer partiellement » une remise à bois en déversant sur elle vingt bennes de terre, jusqu’à ce que la poutre centrale se fissure.

Invité à l’Université d’état de Kent par les organisateurs du « Festival des arts créatifs », il avait présenté ses diapositives devant un public composé surtout d’étudiants en art. Il venait de réaliser ses tout premiers earthworks dans des friches industrielles. Sur place à Kent, il avait le projet de verser de la boue : il la ferait couler sur une pente comme il l’avait déjà fait avec de l’asphalte quelques mois plus tôt à Rome.

Or en ce mois de janvier, il faisait très froid et la terre était complètement gelée. Impossible de faire couler quoi que ce soit. Il a fallu changer de projet. Que pouvait-il faire à la place ?

Dans une ancienne ferme que l’Université venait d’acheter, un étudiant a repéré une remise à bois abandonnée, remplie de terre, de gravier et de bûches. Après avoir obtenu les autorisations, il a fallu enlever presque tout le bois qui y était entreposé. Pendant que l’artiste faisait des croquis, les étudiants et leur professeur ont passé la journée entière à emporter les bûches. Puis, vingt bennes de terre ont été transportées d’un autre chantier du campus pour être déversées sur l’appentis 1. Emmitouflé jusqu’aux oreilles, l’artiste dirigeait les opérations, carnet de croquis à la main. Selon un témoin, « la terre était appliquée pelletée par pelletée comme si on appliquait de la peinture à l’aide d’un pinceau » 2. Quand le travail fut achevé, Smithson a pris des photos. Voici un exemple particulièrement réussi du processus qu’il appelait « désarchitecture », « l’entropie rendue visible ». Le journal local titra « It’s a Mud Mud Mud World » (C’est un monde boue, boue, boue) 3.

Nous sommes à Paris en 2008. S’il n’avait pas été tué dans un accident d’avion en 1973, Smithson aurait fêté ses 70 ans. Comme cela se fait souvent de nos jours, on invite un artiste à réaliser une œuvre in situ. Que pourrait-il faire chez nous à l’Université Paris 1, sur notre campus ?

Par temps humide, les étudiants assis dans l’amphithéâtre du Centre Saint-Charles recueillent parfois sur leurs cahiers des gouttes de pluie tombées du plafond. L’infiltration vient, paraît-il, d’une rétention d’eau sur une terrasse du bâtiment.

Le projet que j’ai réalisé (en me substituant à l’artiste invité, hélas décédé depuis 35 ans) consisterait à installer un jardin sur cette terrasse. Le public serait convié à y planter des tomates, des laitues, des concombres, des carottes. Des chênes, des cyprès, des châtaigniers, des érables ! Ainsi on pourrait capter l’eau résiduelle, embellir le lieu et contribuer au développement durable !

Mais le bâtiment n’a pas été prévu pour soutenir une telle masse. Il y a de fortes chances que la structure cède sous le poids du jardin qui envahirait les étages. Sur l’estrade pousseraient des digitales, de la lavande. Marguerites et silènes sortiraient du sol ; jasmins, glycines, clématites et lierres grimperaient sur les murs. Un parterre de coquelicots prendrait possession de l’ascenseur, une ligne de peupliers monterait l’escalier.

Pour l’heure, Partially Buried University (Université partiellement enterrée) existe sous forme d’application interactive qui met en scène l’ensevelissement du Centre Saint-Charles par le jardin suspendu planté sur ses terrasses. Un parcours in situ invite le visiteur à se projeter dans cet avenir possible. Ce jardin est conçu pour rendre visible le conflit entre ordre et désordre. Il se veut une réflexion sur l’entropie, sur l’évolution d’un écosystème à taille réduite, ainsi que sur la temporalité propre aux projets de Robert Smithson, et l’entretien de leur mémoire.

En simulant l’action de l’utopie, on explore le processus que Smithson appelait désarchitecture, en la combinant avec un thème durablement actuel – l’architecture écologique.

Karen O’Rourke

1  Brinsley Tyrrell, cité par Dorothy Shinn, Robert Smithson’s Partially Buried Woodshed, catalogue de l’exposition, KSU School of Art, 1990. Voir mon article « Ruines à l’envers » sur le site Transactiv-exe : http://www.transactiv-exe.org/spip.php?article133.

2 Bob Swick, cité par William Bierman, « Spare the Woodshed ! Burn the Woodshed ! », Akron Beacon-Journal, July 20, 1975.

3 Allusion à un film populaire de 1963, « It’s a Mad Mad Mad World » (C’est un monde fou, fou, fou). L’article est cité par  Smithson dans « Entropy Made Visible », Interview avec Alison Sky, On Site N°4, 1973, réédité dans Jack Flam, éd., Robert Smithson, the Collected Writings, University of California Press, 1996, p. 307.

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