Je pense donc je suis… mais qui pense ?

Mitchell Jesus Gordon avait un cigare au bout des lèvres. Il attendait, patient, pensif : cela faisait déjà près d’une semaine qu’il était constipé. Pourquoi ? Une nouvelle contraction lui fit perdre espoir. Cette merde ne voulait pas sortir de son cul… Jessica, sa femme, frappa à la porte, elle avait ses règles, il était temps pour lui de libérer les toilettes.

Par un jeu d’associations biscornu, Mitchell Jesus Gordon se remémora alors l’étrange expérience qu’il « avait vécue » dix jours auparavant : la naissance de sa compagne. Il comprit soudain l’origine de son stress, écarquilla les yeux… il y eut une réaction chimique, un gros pet, et puis ce fut une chiasse !

Les grands problèmes de Mitchell Jesus Gordon venaient tout juste de commencer.

Pour comprendre leur origine première, il faut revenir plusieurs années en arrière, avant la naissance de Mitchell, à l’époque où Samsung lançait son « All Life Companion » : une invention pionnière qui marqua un tournant techno-éthique majeur. C’est en effet avec elle que commença l’implantation embryonnaire de nano-appareils intelligents, faits pour se développer avec l’enfant en gestation, l’assister en toutes choses, tout au long de son existence. Surfant sur la vague écolo, dont l’intérêt croissait à mesure que l’environnement se dégradait, les publicités de Samsung montraient des exemples d’associations symbiotiques trouvées dans une nature épanouie, un jardin d’Eden, tout en vantant les innombrables atouts de son nouveau produit.

Il faut nous attarder sur l’un d’entre eux : la mémoire ! Le « All Life Companion » ne se contentait plus de filmer, d’enregistrer complètement nos vies… il archivait aussi nos états mentaux 24 sur 7, et était capable de les simuler a posteriori. Dès lors, nos plus anciens souvenirs ne remonteraient plus à l’âge de 4 ou 5 ans, mais avant même notre naissance.

« Enfin une entreprise qui s’occupe des fœtus !! » s’exclama Mary Louisette Gordon, assise dans son canapé face à la télé. La future mère de Mitchell, Mary Louisette Gordon, était une conservatrice Pro Life du Middle West. En conflit avec son Amérique qu’elle voyait décadente, elle troqua alors son Apple (pourtant Chinois) pour un Samsung (Chinois également) en signe de protestation. Pour elle, c’était évident, la marque du Soleil Levant (confusion avec le Japon) était bénie de Dieu. C’est ainsi que quelques années plus tard, le zygote Mitchell Jesus Gordon fut affublé d’un « All Life Companion », le T23 de la série T.

La grossesse se passa à merveille, et la félicité régnait chez les Gordons. Neuf mois durant, la famille entière profita du T23 pour admirer, en temps réel, la genèse du petit ange potelé. Résolument moderne, Mary Louisette n’en était pas moins bigote. Il lui était donc inconcevable que l’accouchement, et tout ce qu’elle taisait, puisse être vu de tous ! Pas plus n’acceptait-elle l’idée que son fils puisse en garder un quelconque souvenir. Il est des « lieux » et des moments sacrés ! C’est donc au nom de la bienséance, qu’il fut décidé de désactiver le « All Life Companion » au moment crucial.

Par cet acte conservateur, Mary Louisette Gordon condamnait son fils à la marginalité et à des interrogations existentielles lourdes de conséquence. Rapidement, la célébration des anniversaires devenait pour le petit Mitch un véritable calvaire : quand ses amis avaient des tonnes de choses à raconter, lui ne pouvait rien dire. L’horreur s’installa définitivement quand son voisin, le terrible David Macintosh, lui suggéra qu’il n’était juste pas né, qu’il était un robot ! Acculé par les humiliations à répétition, Little Mitch ne trouva pas mieux que de s’inventer une naissance…

Coupable de mensonges et rongé par les doutes, c’est dans la douleur que Mitchell atteignit l’âge adulte. La providence apaisa cependant ses tourments, quand près de lui, sur un banc de la fac, elle plaça Jessica Mills. Ils se marièrent vite à St Louis Missouri, mais, vu le prix exorbitant de la taxe carbone, ils n’eurent pas d’enfant. Jessica était une femme aimante, douce, d’une empathie exceptionnelle. Quand bien plus tard Gordon lui confia son histoire, elle le prit tendrement dans ses bras. Blotti contre sa poitrine et rassuré, Mitchell osa enfin cette demande : « Peux-tu me faire essayer ta naissance ? ».

Le procédé était formellement interdit, les nombreux cas de BM (Brain Melting) avaient imposé un dispositif légal dur. Ceux qui y contrevenaient risquaient plusieurs années d’emprisonnement, particulièrement le donneur pour « mise en danger d’autrui ». On trouvait pourtant sur le DarkNet des patchs qui rendaient la chose possible, et ce, à l’insu des autorités dont les ramifications numériques pénétraient largement nos corps.

Devant l’insistance de son mari, et malgré les dangers, Jessica accepta. Passés quelques recherches et les préparatifs, l’expérience put se dérouler la semaine dernière. Elle dura plusieurs heures. Pour Mitchell Jesus Gordon, ce fut une déception. Il dormait l’essentiel du temps en ne rêvant à rien, pour finalement se réveiller dans un cri, avec un poil de chatte sur la langue et une odeur de merde dans les narines. Sans compter qu’il trouva étrange, et très inconfortable, de téter le sein de sa belle-mère qui l’appelait Jessica.

« Chéri ? Tu vas bien ? », s’inquiéta Jess qui attendait toujours devant la porte des toilettes. Mitchell Jesus Gordon n’allait pas bien du tout : affalé, le cul enfoncé dans la lunette des chiottes, il venait de se vomir dessus.

Le couple angoissait… Quand le soir venu un liquide blanchâtre vint à couler des narines de Gordon, le doute n’était plus permis : il faisait une BM ! Jessica se dénonça immédiatement et fut transférée en prison sur le champ. Pendant ce temps, Mitchell Jesus tombait dans les vapes avant même d’avoir atteint les urgences.

Mitchell fut sauvé in-extremis, mais ne put conserver son T23. Il fit par la suite une lourde dépression : l’essentiel de ses souvenirs avaient disparu et ses capacités cognitives étaient profondément amoindries. Il se sentait vide et idiot. L’absence de Jess n’arrangeait pas les choses… mais, aller la voir au parloir l’achèverait complètement. De quoi aurait-il l’air maintenant ? Il cessa d’ailleurs rapidement d’y penser, comme il cessa de se rendre à son travail, où il lui était devenu impossible d’assumer ses anciennes fonctions. Sous la pression collective, Mitch se retira dans une de ces réserves dédiées aux marginaux technophobes, mais qui s’accommodaient des victimes de BM.

Jessica bénéficia de circonstances atténuantes. Après 4 années d’emprisonnement, elle put sortir, bien décidée à retrouver son Gordon qu’elle savait dans une réserve. Son mental était bon et l’avait toujours été : le T25 disposait d’un régulateur d’humeur…

Convaincre Gordon ne fut pas une mince affaire. C’est vrai, qu’est-ce qu’un primate pouvait bien partager avec une T25 ? En tout cas, rendez-vous fut pris.

Aujourd’hui, c’est l’été dans les grandes plaines américaines, il fait beau, chaud. Dans la prairie, coupée par un haut mur de verre, Jess et Mitch s’observent depuis longtemps. Jess est en hyperactivité cérébrale, entre sa mémoire qui déverse des flots de souvenirs et ses sens qui dissèquent son compagnon, ses tampons, sorte de disjoncteurs du T25, ont beaucoup à faire. Mitch songe au chemin parcouru, à sa vie sans son T23, sans son « poisson pilote ». Il fouille dans sa mémoire mais n’y trouve pas grand-chose. Si, un vieux film qu’ils avaient vu ensemble… Un couple roulait dans une décapotable dans le sud de la France, l’homme parlait de liberté, quand soudain, il propulsa la voiture hors de la route, à la mer. À l’époque, ils n’avaient rien compris et avaient trouvé ça nul. Les yeux de Mitch sont mouillés, une larme va bientôt tomber. Les algorithmes du « All Life Companion » de Jess poursuivent leur tâche. Ils décryptent Mitchel Jesus Gordon, le mettent à nu, bientôt il est transparent ! Jess peut lire : « Je pense donc je suis », « Mais qui pense ? » pense-t-elle en pensant à elle…

Je sais tout, je suis son T25, et je ne dois pas la perdre.

Philippe Chollet

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