Un petit coin de paradis

Nicolas suivait la démonstration de Gilles sans trop de conviction maintenant qu’il venait de prendre une  décision aussi lourde après ces années passées à réfléchir, à travailler, à s’engueuler et à se réconcilier à propos de leur projet d’habitat participatif. La réunion hebdomadaire se tenait comme d’habitude dans la salle qui abritait autrefois la bonne vieille machine en fonte gris-bleue, si joliment galbée et hérissée de roues crénelées, d’une imprimerie familiale en faillite.

Pour mener à bien cette idée : achat de la friche industrielle et de la maison du « patron » qui se tenait au fond du jardin derrière une serre dont on devinait encore l’architecture gracile, l’équipe avait créé une société civile immobilière nommée par dérision « un petit coin de paradis ». Gilles, architecte et archéologue, spécialisé dans les fouilles au Moyen-Orient, avait déniché cette « affaire » dans une banlieue limitrophe de Paris qui encourageait depuis longtemps ce type de réalisations collectives depuis l’époque pionnière des « castors ». La combinaison de différentes formules de prêts avait permis d’acquérir l’ensemble de la friche en propriété collective, sans distribution de lots, de façon à faire de cette entreprise une véritable aventure solidaire. Leur association regroupait quatre couples de la même classe d’âge, trente cinq/quarante ans, avec un paquet d’enfants qui se distribuait sur une échelle de 6 mois à 11 ans ! Il faut ajouter deux célibataires, la mère de l’une des femmes, aujourd’hui retraitée et un jeune homme, étudiant en design industriel. Tous provinciaux, ils se connaissaient plus ou moins depuis cette époque où, étudiants, ils avaient fait des expériences de colocation pas toujours réussies. Depuis, ils passaient les vacances d’été au bord de la mer dans un petit bourg de Normandie où l’un d’entre eux, Cyril, petit-fils d’un marin-pêcheur, les avait attirés. Peu à peu, ils avaient ainsi renforcé leurs liens.

Un soir après avoir vu vu ce film drôle et grinçant, Et si on vivait tous ensemble, la conversation s’engagea ainsi:

« Après tout, on pourrait partager des choses matérielles et garder néanmoins notre espace personnel ; rendre la vie plus facile dans la gestion nécessaire du quotidien sans attendre d’être à la retraite ». Je passe sur les discussions enflammées où l’on naviguait du militantisme anti consumériste et minimaliste à l’utopie fouriériste du tout-partage. Nicolas se souvint alors des expériences de son père qui suivirent mai 68 où l’on voulait faire exploser la famille et la parenté et changer la société de cette manière. Mais aujourd’hui, l’idéologie avait disparu et l’on se préoccupait seulement d’une gestion tranquille du quotidien !

La maison assez spacieuse accueillait maintenant trois grands appartements et un studio pour Germaine. Un autre logement avait été aménagé dans une dépendance qui ouvrait sur le jardin ainsi qu’un studio pour l’étudiant. Le local des machines était encore en discussion, allait-il devenir devenir un lieu commun pour leur usage propre ou bien un espace de convivialité aussi ouvert sur l’extérieur ?

La réunion d’aujourd’hui devait permettre de préciser les conditions de fonctionnement de la buanderie, fallait-il un ou une responsable, quelles machines acheter… Il était aussi question d’employer quelqu’un pour tous ces travaux. Le deuxième point concernait l’utilisation du jardin pour lequel un apport de terre était prévu. Fleurs ou légumes, ou bien un mélange des deux, ou seulement de l’herbe ? Jardin collectif ou petites parcelles ? Fallait-il un jardinier ? La discussion achoppait, révélant de plus en plus la personnalité profonde de chacun, quelquefois inédite même à l’intérieur des couples.

Il rencontra le regard de Vanessa, long, soutenu, un peu comme si tout cela n’avait d’autre sens que de permettre leur rapprochement, de vivre cette attirance réciproque. Ils s’étaient retrouvés le soir de l’anniversaire de Germaine et il l’avait embrassé furtivement gardant longtemps la trace de sa salive sur la bouche. A nouveau, le désir l’envahissait suivi dans le même temps par une angoisse incontrôlable…

Nicolas légèrement mal à l’aise à cause de ce qu’il allait annoncer pris la parole pour présenter sa « question diverse ». Chacun savait qu’il travaillait comme neuro physiologiste à l’Institut du Cerveau à la Salpêtrière et voilà, il venait d’apprendre que le professeur L. à Pékin l’invitait à l’Université pour travailler avec lui durant cinq ans au moins sur l’amygdale et les phéromones. C’était une occasion inespérée d’élargir le champ de ses travaux en obtenant des moyens considérables, alors que les laboratoires de la recherche française sont maintenant obligés de quémander leurs moyens aux Fondations. Sa femme anesthésiste pourra également obtenir un poste à l’hôpital universitaire et se former aux techniques chinoises de l’anesthésie non chimique. Enfin, il ajouta que son frère cadet était d’accord pour prendre sa place dans leur projet.

Sans trop réfléchir et comme pour apporter un argument supplémentaire, il indiqua qu’ils seraient logés dans le district de Shunyi à Pékin dans une grande maison confortable où ils disposeraient d’une cuisinière et d’un chauffeur sans préciser que vivaient là beaucoup de gens fortunés de la Chine actuelle dans une sorte de Disneyland de la réussite matérielle, nouvel horizon un peu kitch de la société chinoise.

Les félicitations, les jalousies et les regrets s’entrelacèrent dans un brouhaha  d’exclamations, de sourires légers, de regards fixes et Nicolas pensa alors aux « mao » qu’il avait connu dans l’entourage de sa famille, aux vieilles maisons chinoises des années cinquante, aux cuisines collectives, aux minuscules chambrettes, aux doudounes et aux casquettes de toile bleue…

« Un petit coin de paradis » Jacques Lombard

Commentez cet article