La planche

Il regarde la planche carrée de deux mètres de haut. La consigne est claire : toute l’équipe doit passer de l’autre côté, sans possibilité de retour en arrière. Lui, le chef, aime ces jeux conçus pour bâtir de la cohésion, faire du team building, créer de véritables instants de partage puissant.

Il voulait cet exercice, qu’il avait négocié avec son équipe. Certains, n’étant pas dans une grande forme physique, eurent peur de ne pas y arriver. Il les avait rassurés en disant que ce serait un travail commun, une opportunité de solidarité. Pour emporter la décision devant leur incompressible réticence, il avait même partagé sa blague favorite : « De toutes façons, comme disait Khrouchtchev, ce qui est à moi est à moi ; ce qui est à vous est négociable ».

Il regarde avec attendrissement ses fidèles adjoints, puis les ène moins deux, moins trois, et toute son équipe d’une quinzaine de personnes, tous prêts à affronter la planche. Il aime sa hiérarchie à quatre niveaux, c’est pour lui la plus simple manière de partager de l’information, celle qu’il leur diffuse avec bienveillance.

Il sait que le chef doit donner l’exemple, toujours réussir. S’il échoue, il imagine déjà son équipe partageant des photos compromettantes sur Facebook, qu’il n’a pas réussi à interdire sur les téléphones portables.

Aucune hésitation sur la tactique: il sera le premier à franchir la planche, donnant ainsi l’exemple de ce qu’il attend. Il se motive en pensant le regard admiratif que se partageront sûrement les femmes du groupe, et celui envieux des hommes.

Il s’élance, prend appui de son pied droit sur le bois rugueux, projette sa main gauche qui attrape fermement le haut de la planche, lui permettant de se hisser avec grande souplesse. Il est en haut, heureux ; un petit bonheur qu’il partagera avec son équipe le soir au dîner.

Il saute de l’autre côté, et n’a plus qu’à attendre le reste de la troupe. Une voix traverse la planche : « Chef, à qui le tour maintenant ? ». Comme il aime les réponses simples et subliminales, il partage sa déception d’avoir des subalternes avec aussi peu de capacité décisionnelle.

Il entend le brouhaha de sa troupe, qu’il encourage en leur rappelant que le chronomètre tourne, qu’il faut absolument se dépêcher, qu’il veut être sur le haut du podium. Il hurle, partage ses décibels et ses postillons avec son équipe franchissant la planche, se regroupant petit à petit et de plus en plus au complet de ce côté.

Enfin, de l’autre côté, il n’en reste plus qu’un, Georges ; un brave type, mais handicapé par sa faiblesse physique et son poids élevé. C’est lui qui avait exprimé le plus de doutes sur l’exercice. Georges aurait pu franchir la planche s’il avait été poussé par les trois costaux de l’équipe. Seulement, il n’y a plus personne pour aider le pauvre Georges, lequel, sautillant maladroitement et retombant lourdement, partage sa solitude avec les pseudo encouragements et les véritables engueulades qu’il réceptionne au travers de la planche.

Georges doit finalement abandonner, et lui, le chef, n’a plus qu’à partager sa mauvaise humeur de l’échec collectif dont Georges est, bien sûr, le seul responsable.

Arrive le groupe suivant, qui franchit la planche sans encombre, réalisant le meilleur chronomètre. Devant son équipe déçue, il partage avec dédain son analyse savante : « c’est normal, eux ont fait passer les plus faibles au début, si on avait fait pareil, on aurait gagné ».

La prochaine fois, il n’emmènera pas Georges. C’est sa décision, qu’il partage avec son équipe ; car il est un vrai chef.

Serge Soudoplatoff

À Propos de Serge Soudoplatoff

Chercheur en informatique et enseignant, Serge Soudoplatoff est également expert et conseiller en entreprises et en institutions en matière de stratégie Internet. Passionné d’Internet qu’il a connu en 1984 au centre de recherche d’IBM. Il eu la chance d’être le premier abonné à Wanadoo, le 2 mai 1996. Lire la suite...

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