Pour l’imagination

C’est dit, et même de temps en temps prouvé, l’être humain est un être de création. C’est d’ailleurs ce qui a fait de cette espèce la plus fascinante et la plus encombrante de la planète. Qu’il s’agisse de création artistique, scientifique ou simplement de confort quotidien, il s’efforce en permanence de tendre un miroir à la réalité telle qu’il la conçoit pour y ajouter son grain de sel. En découle le changement de celle-ci – pas forcément en bien – qu’on appelle plus généralement le progrès. Une évolution intellectuelle et technologique dont l’être humain se gargarise – souvent à raison, il faut bien le dire.

Ces coups de rein portés à l’histoire de l’humanité ont bien souvent été le fait, ici en Europe, d’une minorité qui bénéficiait d’une concordance de facteurs assez exceptionnels. À ce qu’on appelle généralement le génie, s’ajoutaient une certaine position sociale, un patrimoine culturel, l’accès au savoir et à ses derniers soubresauts, la possibilité de diffuser le résultat de ses cheminements intellectuels, un sexe masculin et une peau plutôt claire. Si de très rares individus ont réussi à supplanter leurs défavorables positions dans l’un ou l’autre de ces éléments et ce, grâce à des combats inimaginables aujourd’hui, on dirait bien que les créateurs – ceux, du moins, que l’histoire a retenu – ne pouvaient pas être n’importe qui, ni sortir de nulle part.

Or, que nous a offert la fin du 20e siècle et ce début de 21e ? Des outils technologiques d’un ordre nouveau permettant le partage, la découverte et la mise en commun de savoirs à une échelle qui n’a même pas été effleurée dans les temps précédents. Et si vous ajoutez à cela la démocratisation éclair de ces mêmes outils ainsi qu’une plus grande – quoique très imparfaite – reconnaissance sociale de tous les individus de la société, nous obtenons un terreau qui semble propice à une ère nouvelle où, en effet, chacun est en mesure de concevoir, produire et diffuser le fruit de son intellect. N’est-ce pas merveilleux ? N’entendrait-on pas, dès aujourd’hui, l’air joyeux des lendemains qui chantent ? Peut-être en percevons-nous en effet quelques notes éparses ici ou là. Les FabLab, les imprimantes 3D, les licences Creatives Commons ou encore les logiciels libres – et même, au commencement, les ordinateurs personnels – décuplent le potentiel créatif de chacun. Mais comme bien souvent, de nombreux bâtons viennent se ficher dans les roues de l’émancipation collective.

À cette liberté tout d’un coup devenue trop grande et bien complexe à gérer pour la plupart d’entre nous, des entreprises ont donné des réponses. Simplificatrices, compréhensibles, abordables mais aussi cloisonnantes, elles ont permis à la fois la prise en main rapide et par tous mais aussi l’enfermement de l’usage dans une certain logique et avec un certain point de vue. Ces entreprises, sans doute à l’origine passionnées, font aujourd’hui passer leurs intérêts avant ceux du collectif. S’ils ne sont pas encore le diable – on ne l’espère pas du moins -, il n’empêche que le risque de l’usage de ces outils extrêmement répandus n’aplanissent les aspirations de chacun dans leurs recherches créatives. De prime abord actifs face à ces technologies qui nous le demandent de par leur essence même, nous glissons doucement mais sûrement vers la catégorie des consommateurs passifs, extrêmement confortable mais assez pauvre intellectuellement.

De plus, si les outils de la création sont là – avec les bémols évoqués ci-dessus -, il n’en reste pas moins que la création est aussi le fruit d’une certaine mise en condition. Créer un objet, une formule mathématique ou une œuvre d’art, c’est avoir l’ambition de changer le monde : lui offrir quelque chose qui n’existait pas et, grâce à elle, dévier à petite ou grande échelle sa trajectoire. Or, à ce niveau, si l’homme est officiellement né libre, il y en a beaucoup qui sont encore dans les fers. Nombre d’individus n’osent se permettre cette ambition, car elle demande une confiance en soi, une confiance dans les autres et l’expression d’une différence qui peuvent être difficile à construire dans nos sociétés. Or, il est primordial que les progrès technologiques et humains produisent leurs effets pour tou-te-s pour que notre avenir, qui est le résultat de nos créations, soit le fait de tous.

Face à ces blocages, nous ne pouvons utiliser qu’une seule force : celle de l’imagination. Bien sûr, il faut imaginer des politiques publiques renforçant la liberté et le partage des nouveaux outils numériques, ainsi qu’une égalité réelle de tous face à ceux-ci. Mais il faut aussi et surtout libérer l’imagination elle-même car, bien avant les nouveaux outils qui nous sont confiés, elle est la matrice de la créativité. L’imagination se cajole, se nourrit et se fortifie. La culture et le savoir seront ses nourrices qui lui permettront ensuite de s’envoler vers d’autres cieux. Sans imagination, il est impossible de croire en un autre monde et donc de passer au-dessus, en dessous ou à côté des entraves sociales, politiques ou économiques à la créativité. Il est crucial de faire entendre à tous que la réalité ne l’est qu’à un instant, que tout est modifiable, ajustable ou réfutable. L’imagination est une philosophie de vie, il faut pouvoir l’enseigner à tous. C’est elle et elle seule qui rendra justice à ces outils technologiques en les utilisant comme il se doit : comme un escabeau extrêmement bien foutu.

Maxime Gueugneau

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