Pour un néo Post-Humain…

Comme le soulignait malicieusement Etienne Klein, « par obéissance à lui-même, le changement est censé changer tout le temps, c’est-à-dire se changer lui-même, c’est-à-dire ne pas changer1 ! ». De fait, ce que l’on appelle changement (mutation, rupture ou même métamorphose), doit contenir une bonne part d’invariance, sans quoi nous ne serions plus capable de le percevoir comme tel. Autrement dit, nous ne parvenons à dire et décrire le changement que dans ce qui ne change pas au cours du changement. C’est pourquoi l’identité « perdure toujours dans et malgré le changement2 ».

On peut s’en agacer, mais Hérodote et les sagesses millénaires dessinent une humanité toujours d’actualité. Et peut-être est-ce précisément de cette lenteur de l’évolution morale du genre humain face à la rapidité de l’évolution technologique que vient la fortune des frissons  d’apocalypse et de fin du monde. Mais là encore, la fin du monde est vieille comme le monde et chaque époque produit cette passion narcissique que sont le nihilisme et la tentation de l’apocalypse : quoi de plus humain que tenter « de se rassurer et de se flatter de vivre les derniers instants d’une époque encore humaine3 », tant nous préférons projeter la fin du monde, qu’une Histoire qui se ferait sans nous !

Les post-humains de la Silicon Valley4, qui appellent de leurs vœux la fin de l’humanité, la numérisation du cerveau pour nous libérer des contingences de notre corps, de la souffrance  et même de notre mort, n’échappent pas non plus aux « immuables » désirs de notre identité humaine. Adeptes d’initiation, d’élitisme, d’éternité et de féodales chevalières, ces démiurges aussi (tout) puissants se souhaitent-t-ils, ne sont pas extérieur au monde qu’ils créent. Cet angle mort, symptôme de ce que Jung nommait « l’odieuse unilatéralité », est voué au principe d’énantiodromie5 . De mon point de vue, il n’est pas exclu – au cas où ce projet résisterait à sa propre destruction ou à celle infligée par (ou de) ses créateurs -, qu’ils aient à leur corps défendant, le talent de construire un « surhomme » éternel mais suicidaire ! La chose que les post-humanistes veulent créer, plus merveilleuse, performante, belle et nombreuse que Frankenstein, échappera-t-elle pour autant à la monstruosité de la vie humaine, de la prison de notre solitude, de la question de notre origine et de notre fin ? L’aliénation éternelle n’est-elle pas plutôt de vouloir échapper à notre souffrance et à notre vie-même ? Ne serait-ce pas un grand pas, non pour notre hominisation, mais pour notre humanisation, de consentir au fait que « la vie-même est survie » et que « la survie ce n’est pas simplement ce qui reste, c’est la vie la plus intense possible6 » ?

 Marie-Anne Mariot
marieannemariot.wordpress.com

  1. Klein Etienne (2013). « Quand ça change, qu’est-ce qui ne change pas ? », in Ruptures. Paris : PUF, p. 149-163. []
  2. Ibid., p. 149-163. []
  3. Enthoven Raphael (2012) commentant la lecture de Kant dans L’apocalypse en 1794, « souvenirs du présent », in Philosophie Magazine, n°66, février 2012, p. 24. []
  4. Borel Philippe (2012). Un monde sans humains [reportage en ligne] : http://www.youtube.com/watch?v=L8xP6OJVRvY []
  5. La loi de l’énantiodromie décrit l’effet d’un revirement d’une réalité unilatérale dans son contraire lorsque l’on pousse celle-ci jusqu’à sa limite. En physique, elle est nommée loi de Lenz-Faraday et permet de rendre compte des phénomènes macroscopiques d’induction électromagnétique. Il s’agit d’une loi de modération qui décrit des effets qui s’opposent à leurs causes. Cette modération est un effet relativiste de dilatation du temps appliqué aux particules chargées en mouvement. En psychologie, pour Jung, c’est en assumant son contraire qu’est l’inconscient (et « l’ombre » que celui-ci abrite), que l’individu s’approche de la lumière de la guérison. C’est au sein de la noirceur du mal absolu que porte son ombre que l’humain se rend disponible à l’expérience du « sens ». []
  6. Derrida Jacques (2004), Apprendre à vivre enfin : Entretien avec Jean Birnbaum, Paris : Galilée/Le Monde, « la philosophie en effet », 2005, p. 26, p. 55. []

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