Pour une approche politique et anthropologique de la confiance

La confiance est partout. Elle occupe la science économique, la sociologie, la communication politique, le marketing… Considérée comme « nécessité fonctionnelle » (Georg Simmel) ou « lubrifiant » (Kenneth Arrow) du système social, elle reste toutefois difficile à définir, à mesurer, et traverse une crise profonde : à l’époque de l’incertitude globale et de l’angoisse sécuritaire de l’anticipation, elle brille par son absence. Elle n’est finalement nulle part.

Beaucoup de (très) bonnes et pragmatiques idées, inspirées par l’horizontalité du peer to peer, nourrissent la réflexion sur le numérique comme remède à une verticalité hiérarchisée et obsolète, mais nombre de ces analyses s’arrêtent en deçà d’un véritable questionnement du système même à l’origine de sa disparition.

À mon sens, l’analyse économique ─ au demeurant indispensable ─ ne doit pas éluder une approche plus globale et politique. Je crois que l’économie numérique et les changements que celle-ci  provoquera ne suffiront pas. La confiance ne sera restaurée que lorsque nous aurons tous la perception d’une société plus juste, équitable et respectueuse. Les réflexions et décisions, au-delà de la prise de conscience des règles du nouveau monde industriel et de la recherche de la valeur dans cette nouvelle économie1, sont de nature politique (justice sociale, espace public, démocratie ouverte…) et devront questionner le modèle libéral dont le numérique est en partie le prolongement innovant.

Les sciences naturelles et sociales montrent que les Hommes sont spontanément portés à la coopération, celle-ci découlant de mécanismes cognitifs et affectifs universels. Ces découvertes doivent provoquer une profonde remise en question de notre conception même du vivre-ensemble. Le Web 2.0, occurrence importante dans la prise de conscience de la coopération comme fondement de nouvelles relations sociales et économiques, nous donne une opportunité de réflexion sur le monde que nous construisons ensemble. Si celui-ci, véritable « magma informationnel », est effectivement un « espace anthropologique inédit »2, il faudra alors prendre en compte cette dimension anthropologique pour favoriser l’apparition d’un nouvel espace public, basé sur une confiance retrouvée, ciment symbolique d’un développement redéfini, harmonieux et équitable.

La confiance est une construction sociale au cœur de la démocratie, constitutive de cet espace public et du « monde vécu »3. Comme croyance, elle participe du lien social et doit être partagée. C’est une signification imaginaire sociale4.

La révolution numérique nous place devant cette question  fondamentale et souvent évacuée : en quel monde croyons-nous ensemble ? Quel monde voulons-nous ensemble ? Il me semble difficile de poser la question de la confiance sans aborder ces questions de fond et sans remettre l’Homme au centre de ce questionnement. Si nous parvenons à le faire, peut-être pourrons-nous alors contribuer à redonner un sens aux notions de développement, de progrès, et construire une « société en réseau, ouverte, solidaire et créative », c’est-à-dire humaine.

 Philippe Cayol

1 Voir : Nicolas Colin et Henri Verdier, L’âge de la multitude, Armand Colin, 2012.
2 Éric Sadin, La société de l’anticipation, Inculte, 2011.
3 Jürgen Habermas, Droit et démocratie. Entre faits et normes, Gallimard, 1997.
4 Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1974.

Commentez cet article