Quand créer s’impose…

Dans le film Changer le monde. Les entrepreneurs du Numa 1 , la fondatrice du Numa, (Numeric + Humanity) un accélérateur de start-up,  Marie-Vorgan Le Barzic, affirme : « À un moment donné lorsque l’on crée, c’est que l’on ne peut pas faire autre chose que de créer. Cet objet là est une telle évidence, cette vision là est devenue tellement forte, on est obligé qu’elle existe ».
Cette affirmation faisait écho aux recherches également soutenues par le Labex, dans le cadre de la manifestation Anthropologies Numériques#5 intitulée cette année « Croire, Créer, désirer, faire avec l’autre » où la création se décline comme une force qui s’impose aux artistes, anthropologues, programmeurs confrontés à la production de représentations du réel.
Mes réflexions s’appuient sur les premiers commentaires qui ont suivi la projection du film, présenté à l’occasion d’une journée d’études2  intitulée Y croire, désirer et s’investir, les visages de l’engagement. Deux professeurs à ESCP-Europe (Jean-Philippe Bouilloud et Gilles Arnaud) furent conviés à proposer leur lecture et leur interprétation, regards complémentaires qui ont permis de croiser certaines des modalités du croire, de la création et de l’investissement.

Ainsi, la démarche scientifique, artistique, entrepreneuriale, s’appuie tant sur la création que sur la croyance pour alternativement ou simultanément produire des connaissances, transmettre, partager ou encore changer le monde.
Affirmer la place et la nécessité de la création au sein du monde entrepreneurial, tout en apportant un regard nouveau sur les écosystèmes qui servent d’incubateurs aux entrepreneurs de demain, est en soi innovant.

Jean Philippe Bouilloud, professeur au département Stratégie, Hommes et Organisation du campus Paris ESCP Europe, nous propose une lecture de ce désir de création dans un cadre entrepreneurial à la lumière du Romantisme allemand, qui, s’est développé en réaction àl’ordre et la rationalité du classicisme, dans une tentative pour réenchanter un monde désenchanté et redécouvrir le magique. Pour Jean-Philippe Bouilloud, cette exaltation, cette volonté d’insuffler du rêve, du jeu en réaction à l’ordre établi, se retrouve dans ces incubateurs. En reprenant les témoignages des futurs entrepreneurs, on peut souligner les termes utilisés comme « changer le monde », « assumer son action au service de quelque chose qui vous dépasse », « reconstruire quelque chose », « création personnelle et transmission ». Les participants revendiquent les notions de plaisir, de partage, défendent de nouvelles formes relationnelles au sein des entreprises qu’ils seraient amenés à créer, veulent « apporter leur pierre à l’édifice » et développer une autre forme d’humanisme.
Les périodes d’exaltation succèdent aux périodes de dépression, et les startuppers les prennent en compte comme un paramètre auquel ils se confrontent. Ils expliquent comment l’esprit qui gouverne leur démarche est essentiel, comment leur désir est le moteur de leur inscription dans la société.  Il y a une conscience sociale forte et le profit n’est pas leur raison d’être. Nous pouvons préciser que justement les personnes embarquées dans cette dynamique de création ont pour la plupart quitté des postes de cadres, des emplois fixes après des études de haut niveau.

Gilles Arnaud, professeur de Psychologie des Organisations à l’ ESCP Europe-Paris, s’appuie pour sa part sur la théorie psychanalytique, en particulier lacanienne, pour étudier des organisations du travail et de la vie professionnelle. Dans cette perspective, il rappelle la place centrale du désir dans le travail. Comme le film le démontre fort bien, Numa est une communauté « désirante », « on a envie d’en être ». Gilles Arnaud souligne également l’énonciation de rêves mégalomanes « on pourrait changer le monde » ou encore le fantasme du labeur et de la souffrance intimement lié à leur engagement qui, dans certains cas, pourraient s’inscrire comme « la dette paternelle » dans leur volonté de transmettre un héritage.

Ces récits de vie, ces engagements romantiques, ces lectures psychanalytiques ne pourraient-elles pas aussi s’appliquer à la création artistique et au (faire) croire qui s’y rattache ? Comme spectateurs, lecteurs, ne sommes-nous pas encore séduits par cette vision romantique du monde, par la singularité de ces révoltes exprimées qui deviennent notre sujet de recherche ?
Nous donner à voir et à entendre la création en train de se faire est une des forces de ce film qui nous invite à revisiter Deleuze lorsqu’il dit : « Un créateur, c’est pas un être qui travaille pour le plaisir. Un créateur ne fait que ce dont il a absolument besoin ». Et Deleuze de continuer en nous rappelant que « Ce qui est essentiel, c’est les intercesseurs. La création, c’est les intercesseurs. Sans eux il n’y a pas d’œuvre ».

Nadine Wanono

  1. Réalisation Nathalie Luca, anthropologue au CéSor (Centre d’études en sciences sociales du religieux, CNRS/EHESS) et Romain Buquet, doctorant à l’ESCP. []
  2. Journée d’études organisée conjointement par le Labex Hastec, l’ESCP-Europe, et le CéSor []

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