Quel socle de valeurs pour la cocréation ?

Je suis une « petite poucette ». Une « vieille » « petite poucette », non biberonnée aux écrans dès le plus jeune âge mais faisant partie de cette dernière génération qui a connu le monde d’avant… et le monde d’après l’avènement d’internet.

Armée d’un premier ordinateur couleur pomme-verte à l’âge de 20 ans et affûtant dès lors ma connaissance du web, je sais encore distinguer la mentalité d’un X de celle d’un Y et m’accommode franchement bien des deux – j’aime jongler de l’un à l’autre selon les circonstances.

Plongée dès 2006 dans le monde des blogs afin d’y partager réflexions sur l’avenir du monde et sa durabilité, c’est alors que j’ai saisi l’intensité du « pouvoir d’agir » offert par le numérique. N’est-elle pas fascinante, cette capacité à prendre la parole, échanger en réseau, travailler à distance, relayer et donner de la force à des projets ou autres pétitions… et maintenant échanger bien plus que de l’information ?

Portée par la force de mes convictions écologistes, par une passion des médias et le plaisir de partager offert par ces nouveaux outils, c’est à Copenhague, lors des négociations sur le climat de décembre 2009, que j’ai compris comment nous pouvions, aussi connectés que nous étions, faire converger des centres d’intérêt et promouvoir un intérêt général nous dépassant, tout aussi nombreux que nous pensions l’être. « Il nous faut remplacer le partage du monde par un monde de partage », scandaient alors les manifestants dans les couloirs de l’immense bâtiment qui abritait la conférence des parties (COP 15). Mais comment faire pour mieux partager ? Pour collaborer effectivement ?

C’est en rentrant de cette excursion danoise, début 2010, que je commençais à chercher des réponses à cette question. Aux Etats-Unis, on parlait de « collaboration radicale ». Au Royaume Uni, de « co-opportunité ». En France, nous parlions à peine de consommation collaborative alors que l’ouvrage de Rachel Botsman, What’s mine is yours, commençait à connaître le succès mondial qu’on lui connaît aujourd’hui sur le sujet.

A l’évidence…

Difficile, alors, de nier l’évidence : la démocratisation des usages numériques a révolutionné nos modes d’échange, et nous vivons une véritable période de renaissance. Des logiques fort anciennes (don, troc, vente d’occasion) sont remises au goût du jour avec une ampleur inégalée : les plateformes qui se créent aujourd’hui permettent de massifier les pratiques, d’élargir le cercle des initiés, et de moderniser avec une bonne dose de convivialité des pratiques que nous pensions oubliées sous l’ère de l’hyper (hyper-consommation, hyper-marché, hyper-pauvreté, etc.)

Pire, 83% d’entre nous, en France, disent préférer maintenant l’usage sur la propriété1. Est-ce à dire que nous passons à l’acte pour autant ? Pas vraiment. Ou plutôt pas encore, car ces nouvelles possibilités de partager une voiture/une perceuse/un bricoleur du dimanche/une compétence ou autre (rayez la mention inutile) sont essentiellement tirées par le gain de pouvoir d’achat qu’elles peuvent générer à très court terme.

Pour l’instant, nous dit d’ailleurs une étude de l’ADEME publiée en avril 2013, nous sommes plus nombreux à avoir déjà pratiqué l’achat groupé (52% des français) que le covoiturage (8% des français). Les motivations restent encore plus individuelles que collectives pour entrer dans ces pratiques, sans que cela ne gène pour autant l’essor de cette économie parfois qualifiée d’économie du partage et souvent englobée sous le terme d’économie collaborative.

Si les offres de consommation alternative font largement parler d’elles pour valoriser ces formes d’échanges et de convivialité, dont le socle repose sur des communautés de confiance, les modes de distribution et de production sont aujourd’hui largement impactés par cette vague.

Là se trouve sans doute un début de réponse : nous savons maintenant prendre la parole et nous faire entendre plus massivement, mais nous pouvons aussi renverser les modes de production et de distribution.

Un monde ouvert, mais pour quelle conscience ?

« Maintenant tenant en main le monde », comme le dit si bien Michel Serre, nous sommes tous interconnectés et dotés d’une mentalité 2.0. Nous avons obligé les marques à switcher de la communication à la conversation, à embaucher des « community manager ». Nous pouvons maintenant exiger d’elles d’être plus à l’écoute de nos besoins et de nos expériences, et de prendre conscience de leur rôle dans la préservation de notre avenir.

Les ONG l’ont bien compris d’ailleurs : en plaçant leur combat sur les réseaux sociaux, elles maîtrisent désormais l’art de faire masse en un rien de temps. Au point de modifier leur rapport aux entreprises, et d’abandonner les postures de sœurs ennemies pour envisager des partenariats d’un nouveau genre. Des structures comme Greenpeace ou le WWF savent s’en accommoder désormais.

Pour le reste, attendez-vous donc à ce que l’on vous parle de plus en plus d’ « expérience utilisateur », de « service design », de « facilitation », et à ce qu’on vous sollicite pour participer à des ateliers de co-création (d’une campagne marketing, d’un modèle économique, etc.) – à l’image de ce que font d’ores et déjà certains grands comptes sur des plateformes spécialisées comme Eyeka, ou aux pratiques qui se développent dans le monde de la mode avec des campagnes de publicités conçue autour des photos envoyées par les clients…

Et c’est là que nous devons être vigilants. Le web est partout, tout le temps, dans de grands comme de mini écrans. L’innovation technique et technologique va vite, au point que nous prenons souvent le train en marche, sans s’être assurés que les contrôles techniques soient préalablement OK. Il en va ainsi des nanotechnologies, mais aussi d’autres décisions fondamentales sur l’avenir de notre économie et de nos sociétés.

Et cette évolution nous pose donc une autre question : sur quel socle de valeurs repose la co-création ? L’intelligence collective n’est-elle pas capable du pire comme du meilleur ? Comment encadrer les fruits d’un mouvement de foule ? La masse a-t-elle toujours raison ?

Alors que les questions de démocratie participative reviennent en force actuellement à mesure que les outils la facilitant apparaissent maintenant plus clairement (voir en ce sens les projets Parlements et citoyens, SmartGov, Code for America ou encore Fix my street), il semble indispensable d’assurer aux dynamiques citoyennes la capacité de co-créer sereinement, en étant assurés du projet de société auquel elles participent.

Et c’est ici que les valeurs du libre et du durable me paraissent utiles et inspirantes. Des projets citoyens portés par des valeurs de durabilité et par la préservation du bien commun s’emparent actuellement des outils numériques pour retrouver une forme d’autonomie de destin. A Fukushima, ils utilisent Safecast pour mesurer par eux-mêmes les niveaux de radioactivité dans les sols. Avec Protei, ils conçoivent des bateaux dépolluants d’un nouveau genre. Avec Goteo, ils assurent des levées de fonds participatives dont le procédé de création de valeur pourra être répliqué sur d’autres territoires.

Ensemble, ils inventent de nouveaux lieux d’où ils peuvent travailler en réseaux. De l’open space des espaces de coworking aux Fab Lab, ils regardent différemment le monde qui vient.

Ensemble, ils ont la capacité d’insuffler un vent subversif et révolutionnaire. Un souffle que sentent déjà certaines structures en mesure d’aplatir leur hiérarchie et d’horizontaliser leurs process.

Ensemble, ils essayent de répondre à l’urgence écologique en adoptant des procédés agiles qui leur donnent la capacité d’aller plus vite plus loin. Qui leur donnent une capacité de réparer et de refaire le monde.

Dans tout cela, l’humain reste clef : il doit plus que jamais être armé d’empathie, de respect et informé en toute transparence pour mettre à profit du collectif son intelligence éclairée.

Anne-Sophie Novel


 

  1. Etude de l’obsoco, novembre 2012 []

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