Qu’est-ce qu’agir dans un monde devenu numérique ?

Réfléchir à la portée et au sens de l’action au 21ème siècle, dans lequel le numérique est devenu un puissant levier de transformation, suppose de revenir d’abord à la signification du mot « action ». L’action recèle l’idée de mouvement, dont va découler une transformation du réel ; mais aussi et surtout, l’action renferme l’idée du potentiel qu’ouvre cette transformation. L’action ouvre des possibles, et en cela, il ne faut pas confondre l’agir et le faire. Il y a, comme le soulignait Aristote, une puissance, une dynamique, une potentialité comprise dans chaque action, qui engage une transformation du réel bien au-delà du simple périmètre de l’agir initial.

Le monde du 21ème siècle est par ailleurs traversé par le numérique. À la fois science et outil, le numérique est lui-même un puissant levier de transformation. Il renferme un potentiel de transformation du monde considérable et représente donc un moyen d’action inédit pour les êtres humains.

N’oublions pas cependant que pour agir, il est essentiel de bien comprendre le monde dans lequel vient s’inscrire cette action. « Quand le sage désigne la Lune, l’idiot regarde le doigt », dit un proverbe chinois. Ne regardons donc pas uniquement le doigt du numérique et rappelons-nous que c’est le monde qui nous intéresse, c’est-à-dire tout ce qui fait nos vies au quotidien. Le numérique doit nous aider à comprendre le monde pour le transformer, il ne s’agit pas pour nous d’une fin en soi.

Agir, collaborer et partager

À travers le temps, l’agir humain a pris diverses formes. L’essor du numérique au 21ème siècle permet de déployer de façon tout à fait intéressante la dimension collaborative de l’agir. Car, à travers le partage que permet la puissance du numérique, on démultiplie et on amplifie l’effet de transformation. Avec le numérique, nous créeons ainsi de nouvelle façons de travailler, fondées sur le partage et la collaboration. Et la création de ces nouveaux comportements vertueux transforme le monde en retour. Par la collaboration, nous mettons des outils et des connaissances en commun. Par le partage, nous faisons naître de nouveaux services et de nouveaux usages. L’open source, l’open data, le crowdsourcing, le crowdfunding – sont autant de formes modernes de l’agir collaboratif.

L’action n’est plus aujourd’hui une affaire de spécialistes qui maîtrisent le savoir et les technologies. Par la collaboration et le partage, on voit apparaître de nouvelles applications qui impactent nos vies. Avec l’open  source, on peut désormais créer des applis qui étaient autrefois du ressort des spécialistes. Les hackhatons nous montrent comment des jeunes peuvent créer, en un week-end, des solutions opérationnelles inédites. Nous sommes entrés dans l’ère de l’ « appstitude » : une attitude de partage et de collaboration rendue possible grâce à la puissance du numérique.

Avec le numérique se sont ainsi concrétisées de nouvelles façons d’acter le changement. Autrefois, on agissait de façon isolée, on suivait un chef, on obéissait à une hiérarchie, on suivait une démarche de changement. Désormais, on peut être acteur du changement, on peut susciter la surprise, on peut être à l’origine d’une création véritable en s’appuyant sur l’immensité des ressources que le numérique met à la disposition de chacun.

Agir, moi et l’autre

À partir de là, il me paraît essentiel d’inclure la notion d’altérité pour aller plus loin. Agir au 21ème siècle en s’inscrivant dans une intelligence collective n’a de sens, selon moi, que si l’on est capable d’apporter à cette intelligence collective un regard propre, apte dans le même temps à comprendre le regard de l’autre. Puisque chacun peut aujourd’hui coder et accéder à l’open source, la notion d’agir ne signifie pas seulement mettre en commun des connaissances technologiques. Elle signifie, plus profondément, transformer son regard sur l’autre.

La construction véritable d’un avenir plus serein va dépendre, je le pense, de notre capacité à changer ainsi notre regard sur l’autre. Le numérique doit aussi nous permettre de sortir d’une logique d’opposition et de pouvoir, pour entrer dans une logique de compréhension des apports et des différences. Il nous montre déjà à quel point ces différences sont source de créativité.

J’aimerais introduire ici la notion d’empathie, qui me paraît une composante essentielle du processus de cocréation du monde de demain. En éprouvant l’émotion que ressent l’autre, je la respecte et je lui donne une perspective. L’empathie est cruciale pour agir, changer, cocréer et coécrire selon un mode disruptif. Car la disruption suppose de voir les choses sous un autre angle que le mien.

Agir, la multitude et le numérique

Grâce au numérique, se créent ainsi de nouveaux rapports entre moi, l’autre et la multitude. Nous avons la chance de pouvoir aujourd’hui, grâce à ces nouveaux outils, développer un système empathique de partage, de collaboration et de transformationdu monde – sans avoir besoin de proximité physique avec les autres. On peut agir avec la multitude, tout en étant chacun différent. Il faut souligner la puissance de la multitude à l’heure de l’Internet des Objets : nous avons tous la capacité d’apporter quelque chose de différent, qui nous est propre. L’agir vient s’inscrire dans un maillage à l’effet démultiplicateur, dans lequel le regard que nous portons les uns sur les autres change. En mettant en commun des situations de vie, en apportant chacun des solutions, nous co-écrivons des choses nouvelles.

Parce qu’il court-circuite tous les espaces et tous les temps, le numérique est un outil extraordinaire. Lorsqu’il vient s’inscrire dans un espace socio-territorial donné, il nous offre, j’en suis convaincu, une véritable capacité à réinventer nos vies.

Carlos Moreno

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