La question sans réponse

J’ai attendu le dernier moment pour écrire sur le thème de la refondation par crainte de me répéter. Empathie, utopie, confiance, après l’humain, créativité, partager, agir, révolution positive ont toutes évoqué des questions sans réponse. J’entends la musique de Charles Ives, phrase suspendue au-dessus des cordes. Ou bien les idées que ces notions génèrent en moi font résonner mes marottes et je n’ai pas envie de me relire. Comment arriver à me transporter dans le futur alors que ma fin se rapproche chaque jour ? C’est pourtant le lot de chacun et chacune. Comment comprendre la refondation de l’humanité alors que je suis passé cette année au régime de la retraite ? Si cela ne change rien à mes activités, je ne peux m’empêcher de saisir la balle au bond pour imaginer autre chose.

Ne suis-je pas déjà né plusieurs fois, même si ces naissances n’avaient rien à voir avec quelque révolution technologique ? Je crois me souvenir de la première, lorsque j’aperçus des parallélépipèdes rectangles qui se contractaient et se dilataient au rythme d’un cœur, comme s’ils allaient m’avaler. Mais que venait y faire le chiffre 7 ? Je n’ai jamais réussi à l’interpréter. La seconde fut sociale. Le vendredi 10 mai 1968, je demandai au proviseur de mon lycée s’il y aurait des sanctions à notre grève. À sa réponse négative on me porta en triomphe et nous filâmes enfoncer les portes du lycée de filles. Je passai le mois qui suivit dans la rue, ne portai plus jamais de cravate et décidai de faire dès lors seulement ce qui me plairait et que je croirais juste. La troisième fut moins joyeuse. J’avais quarante ans pendant le siège de Sarajevo et j’en revins en ayant résolu ma peur de la mort. J’y avais connu l’horreur et le meilleur de l’homme, lorsqu’il ne reste plus rien à partager que la poésie. Chacune de ces révolutions transforma ma vision du monde et ma manière de vivre avec mes congénères. La quatrième est la rencontre de mon actuelle compagne, il y a quinze ans. Ces naissances accouchèrent de prises de conscience, with a little help from my friends, dont on peut affirmer qu’elles tinrent lieu de refondation.
Ces remarques quasi métonymiques frisent un existentialisme de bazar qui interroge l’endroit d’où je pense. En tant qu’artiste ne brigue-je pas une certaine immortalité et mon absence de foi mystique n’annonce-t-elle pas ma disparition biologiquement inéluctable ? Immortalité et disparition ressemblent ainsi à deux chimères inséparables, sauf lorsqu’elles concernent l’humanité.

La puissance technologique quelle qu’elle soit ne saurait en effet s’opposer aux forces cosmiques et l’histoire de l’humanité « restera » insignifiante à l’échelle de l’univers. Il suffit d’une comète, d’un changement climatique, ou je ne sais quoi, pour pulvériser notre monde fragile. Notre orgueil nous pousse à des questions absurdes et des suppositions qui ne le sont pas moins. Est-il même souhaitable que l’espèce soit préservée à terme lorsque l’on constate son incessante barbarie ? Évidemment, nous ne pouvons souhaiter qu’une amélioration des conditions de vie sur Terre pour nous enfants et petits-enfants. J’accumule les paradoxes, perdu entre la raison et mes désillusions.

J’ai commencé par exprimer ma crainte de la répétition. Or, toute vie n’est qu’un empilement de cycles de fréquences différentes, comme les ondes qui se superposent pour fabriquer un timbre harmonique. Nul ne peut y échapper, si ce n’est par l’entropie. Les notions de moins ou plus l’infini sont-elles même encore envisageables dans cette perspective catastrophique ?

La science ne peut être d’aucun secours tant qu’elle servira une classe sociale au détriment des autres. Il y aura de nouvelles révolutions, un cycle succédant au précédent, provoquées par l’arrogance des élites perdant systématiquement le sens des proportions. Et puis cela recommencera. Jusqu’à l’ultime catastrophe. L’extraordinaire vient que nous soyons à même de nous poser la question, fut-elle éternellement sans réponse.

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