Queues d’histoires

« Faisons un Noodle™ ! lui rétorque-t-il.
Julia se prend la tête entre les mains et les traits de son visage disparaissent de l’écran. Elle effectue un léger mouvement transversal de chaque côté.
  Un Noodle™ ? … Un Noodle™ ! Oui, bien sûr. Je ne vois vraiment pas d’autre solution, répond-elle alors que son visage réapparaît d’entre ses doigts. Emmêlons un peu plus ce qui l’est déjà !
Au moins, ça aura le mérite de mettre tout le monde devant ses responsabilités, ajoute Julien. Détruire pour construire, construire en détruisant !
Ça ne marche pas à tous les coups, tu sais bien. Parfois, ça détruit parfaitement tout.
Mais ça ne marche déjà pas ! Alors un peu plus ou un peu moins, on s’en fout. Allez fais-le. Maintenant ! » Et il éteint la liaison.

Julia regarde un instant l’écran vide. « Il m’a raccroché au nez, ce connard. » Mais l’instinct de conservation sociale est plus fort et elle se connecte à Noodle™. Elle crée un événement et l’envoie à l’ensemble des correspondants :
« Noodle™ – Groupe de travail du Comité de Gestion – Projet Synergie : Julia vous invite à marquer les créneaux où vous ne pouvez pas être présents. Du vide nous créerons du plein. Ce qui est noué se dénouera. »
« … ou pas », se dit-elle.

******

CRÉER C’EST FAIRE
FAIRE C’EST S’ÉCOUTER
VOUS ÉCOUTER EST NOTRE MÉTIER
Creation Is Us

******

 

Le potier prit une nouvelle boule de terre et la jeta sur la girelle de son tour. Son pied appuya sur la pédale et tout son corps se balança vers la boule en mouvement jusqu’à ce que ses mains la rencontrent et la compriment pour commencer à la travailler. Les gestes, la posture étaient automatiques, réguliers. L’homme les reproduisait depuis si longtemps qu’ils faisaient partie de lui. Souvent, il se disait qu’il n’était peut-être lui-même que ce mouvement-là : d’avant en arrière, accompagnant l’argile, dialoguant avec elle, la façonnant, l’étirant, la lissant, jusqu’à obtenir l’objet qu’il avait en tête ; que sa vie entière était contenue dans ce mouvement et qu’en dehors de cela, il n’était rien, rien de plus qu’un insecte ou une larve, ou tout autre chose vivante participant à l’éco-système sans autre but que la perpétuation de ce système.
Parfois naissait de son travail une parfaite création, une forme compliquée et élégante, un objet non pré-conçu, tiré d’il ne savait où et que ses yeux étonnés découvraient tandis que ses mains faisaient tout le boulot, dans une indépendance totale ; et parfois, il travaillait à la chaîne, produisant à l’identique des pots, des bols, des vases et des théières, des objets maintes fois répétés mais qui se vendaient bien et qui lui permettaient de gagner sa vie.
Aujourd’hui, les petits pots ronds usuels s’enchainaient et s’alignaient sur les étagères. Il ne se sentait pas capable de plus que cette forme simple, presque archaïque. « Un travail d’apprenti. », se dit-il.
Le potier était devant un dilemme : une société de Modèles lui proposait d’acheter certaines de ses pièces céramiques pour les modéliser et les vendre en ligne. Les clients pourraient les télécharger et les imprimer en 3D chez eux ou dans leur complexe mutualisé. Il toucherait une somme fixe, plus un pourcentage sur chaque téléchargement. Une nouvelle source d’argent en quelque sorte, sans rien avoir à faire d’autre que de signer.
« Est-ce que j’en ai envie ? Est-ce que j’ai vraiment envie que n’importe qui puisse fabriquer chez lui mes créations ? Sans qu’il mette les mains à la pâte en plus. Juste en regardant un filet d’argile sortir d’une buse et s’agglomérer à la construction en cours. Est-ce que ça signifie encore quelque chose alors ? Un objet juste reproductible. Qui n’a pas d’histoire. Qui n’a pas reçu l’empreinte d’une main. De ma main.
En même temps, qu’est-ce ça peut me faire ? Ça me rapportera de l’argent. J’en ai besoin. La céramique c’est pas vraiment porteur comme marché. Comme business. Qui se soucie de posséder une pièce originale de nos jours ? C’est tellement plus simple d’acheter un de leurs Modèles et de se l’imprimer. »
La girelle tournait régulièrement, avec ses incrustations métalliques qui formaient devant ses yeux comme un mantra hypnotique, et ses mains continuaient à façonner, dans un pur automatisme, tandis qu’il réfléchissait.
« Si je foire cette pièce, j’accepte leur offre. Sinon, je refuse. Bon, en même temps, je ne foire plus beaucoup de pièces à mon âge. C’est pas très fiable. Ou bien c’est que ma décision est prise. »
Entre ses doigts, la petite forme de terre vacillait. Ses bords échappaient à son emprise, se tordaient et se tortillaient, semblant vouloir se libérer pour asperger les murs de l’atelier de sa matière humide et molle. Le potier se reconcentra sur son travail et, sans forcer la matière, d’une main légère, la ramena à un état plus stable. Mais c’était trop tard. Ce n’était déjà plus un bol.

******

LA RÉALITÉ EST UNE MAUVAISE FICTION
Creation Is Us

******

« … Arrête donc de faire des histoires… dit la mère.
… surtout des histoires à coucher dehors… dit le père.
… en parlant de coucher, dit le frère, tu sors toujours avec ce mec qui écrit des histoires ?
Tu parles de ce trou du cul qui écrit avec des moufles ? dit la fille. Oui, je baise toujours avec lui. Il me sert de prête-nom pour écrire mes propres histoires. Il a de l’argent et du réseau. Moi je n’ai rien.
Tu deviens cynique…  dit la mère.
… et ne sois pas si grossière… dit le père.
… Tu as raison, dit le fils. Profites-en tant que tu peux. Eponge-le. Essore-le. Les artistes sont des voleurs.
Ne dis pas n’importe quoi. Je ne suis pas une artiste. Je sais juste mettre des putains de mots les uns derrière les autres et il se trouve que ça fait des histoires qui se vendent.
… Arrête donc de faire des histoires qui se vendent… dit la mère.
… surtout des histoires pour coucher avec ce mec… dit le père.
… baise-le jusqu’au trognon, ma sœur. Pas de pitié pour les richards.
Quand je serai riche, je ne vous donnerai rien. Vous n’en valez pas la peine. Vous ne valez même pas une bonne histoire, même pas une de ces histoires qui se racontent au coin du feu. »

Vincent Lévy

Commentez cet article