Les Récifs : Le sens de la vie. (E-Th@ï- suite)

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“Le sens de la vie, c’est la survie.”

Portée par les spirales à 40° des flux de nanorobots, Leslie voltigeait en apesanteur dans le bain bio-modificateur qui transformait le corps parfait de grande femme guerrière qu’elle s’était choisie il y a plusieurs décennies.

“Le sens de la vie, c’est la survie.”

La phrase tournait en boucle dans son esprit, comme un mème virulent, avec la pugnacité obsédante d’un tube musical, ou d’un jingle publicitaire.

Après le putsch, Leslie s’était réfugiée dans son repaire secret à l’abri des massacres et du chaos criminel qui déchiraient la capitale.
Les essaims de nanorobots lui forgeaient une nouvelle apparence, moins opulente, plus proche d’une neutralité androgyne. En réduisant la taille de ses seins et de ses hanches, elle prenait plus l’apparence des Asexes dépourvus de genre et d’appareil génital.

minh-draw-nandrin-bUn instant, elle avait pensé reprendre son physique masculin originel, mais Leslie s’était habituée à la sensualité féminine et, à la différence des Asexes, elle avait préféré conserver l’appareil génital féminin pour l’érotisme qu’il lui procurait. Elle avait hésité un instant à régénérer également son pénis, mais l’excroissance charnelle gênait ses tropismes esthétiques du moment : sa quête d’un corps lisse et galbé comme le marbre d’une vénus androgyne antique. Elle était son propre Pygmalion cybernétique, une ode à la perfection technoïde désincarnée.

À une époque où la majorité de l’humanité se reproduisait par ectogenèse, de plus en plus nombreux étaient ceux qui voyaient dans les pratiques sexuelles des bio-modifiés une forme de perversion. Un des premiers décrets du nouveau gouvernement avait été de mettre hors la loi les “gender binders” comme Leslie qui se greffaient des appareils génitaux au gré de leurs humeurs sexuelles. Par législation bio-réactionnaire, n’étaient plus tolérés dans l’espace publique que les Asexes et les “Naturels” comme se faisaient appeler les humains non augmentés et modifiés.

Comme prévu, la finalisation de son appareil génital par les essaims de nanobots provoqua l’acmée sensuelle espérée, et Leslie savoura les vagues d’orgasmes qui se succédaient et qui la plongeaient dans cet état de conscience modifiée hyper lucide que les amateurs d’érotisme algolagnique nomment le “subspace”: l’espace des soumis.

“Le sens de la vie, c’est la survie.” C’est avec cet aphorisme que Myrddin avait commencé ses explications dans l’auberge médiévale sur l’anomalie des Récifs où Leslie s’était retrouvée projetée avec Tristan dans un autre temps, un autre probable.

Derrière les petites fenêtres de la vieille bâtisse en pierre de taille, les grandes feuilles orangées des chênes géants voltigeaient, emportées par l’éternel vent d’automne qui poussait l’îlot rocheux entre les murailles sombres du labyrinthe basaltique des Récifs. En contrebas, les nuages de nano-lucioles déroulaient leurs longues volutes iridescentes, illuminant de lueurs changeantes et dorées les quais du port, où s’alignaient les grands bateaux violons tirés par leurs amarres.

“La vie, c’est de la matière informée, elle n’existe pas. C’est une entité non physique, qui se sert de la matière pour assurer sa survie, sa perpétuation et son immortalité.
 C’est quelque chose qui agit sur le plan temporel, que vous ne pouvez pas percevoir et à peine formaliser.”

Myrddin : un autre nom pour Merlin l’enchanteur. Leslie regardait Tristan boire les paroles de cet improbable vieillard de conte de fée, dans ce décor de légende tout droit sorti d’un monde de jeu informatique du vingtième siècle.
 Leslie était morte massacrée par des tueurs sanguinaires et elle avait ressuscité dans ce monde de légende dont le réalisme semblait poussé à un tel paroxysme qu’il était impossible de savoir s’il était de nature physique ou informationnelle. Elle était peut-être dans une sorte de jeu informatique sophistiqué, ou dans une sorte de rêve collectif, comme dans ce vieux roman d’un noonaute précurseur qui se nommait Philip K.Dick, ou dans une matrice numérique inspirée d’un vieil espace virtuel linéaire en 2d qui s’appelait Matrix.

Je suis une I.A. forte irrationnelle, perdue dans une simulation logique mais chaotique…”

Dans ses spéculations les plus élaborées, Leslie imaginait qu’elle était l’avatar numérique d’une I.A. ayant dépassé le niveau d’intelligence humaine. Seule une I.A. forte pouvait atteindre un degré d’irrationalité similaire à celle des humains. Les I.A. faible étant vouées à ne rester que des outils amplificateurs de rationalité, trop logiques pour devenir vraiment intelligentes.

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La seule réponse à ses interrogations eut été de mourir, pour voir si elle allait de nouveau ressusciter, mais Leslie n’avait jamais osé faire cette expérience, et depuis, elle survivait sans savoir si elle était dans la réalité, ou si c’était la énième fois qu’elle ressuscitait dans cette immatérialité informationnelle, sans mémoire de ses autres morts. Cette répulsion viscérale à l’idée de se suicider, bien que pouvant avoir été implantée artificiellement, confortait malgré tout sa conviction de ne pas être un programme dans une simulation.

Dans son souvenir, Myrddin poursuivait ce long monologue qui captivait Tristan et la rendait jalouse : “L’enjeu de la vie, c’est d’assurer sa survie et pour ce faire, elle a besoin d’agir sur ce plan temporel, que vous nommez réalité, en informant la matière. Tous vos mythes et légendes sont des métaphores de ce processus, comme par exemple celui de la caverne de Platon, ou de l’arche de Noé, ou de ces Dieux qui vous auraient fait à leur image… comme l’a pressenti un de vos “scientifiques” : vous êtes le rêve de gènes égoïstes… ”

L’acmée sensuelle générée par les essaims de nanobots s’était dissipée. La bio-modification était terminée.
 Leslie sortie du bassin d’augmentation cellulaire qu’elle avait volé à la famille des Dux Hasards. Les derniers essaims ruisselaient sur sa peau fumante, et comme des gouttes de mercure chaudes, glissaient sur le sol pour rejoindre l’essaim principal de la cuve amniotique qui avait perdue la presque totalité de son intense luminosité bleue. La bio-modification avait épuisé les deux tiers de la réserve de nano-essaims militarisés qu’il restait dans l’armurerie.

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Debout, dans la fraîcheur de son repaire secret, sans même y réfléchir consciemment, Leslie activa les nouvelles fonctionnalités de son corps hyper-augmenté et se connecta sur le réseau à la recherche de son ennemi.
 Elle était devenue une arme de guerre redoutable, une arme de guerre secrète héritée de cette époque lointaine où Alvin Dux Hasards, le gouverneur de Cité, la capitale de l’Empire des Multivers, aussi nommé l’empire des Futurs Probables, avait vainement tenté de conquérir l’anomalie quantique des Récifs.

Yann Minh

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