La refondation permanente

Les données accumulées par les scientifiques semblent donc confirmer chaque jour un peu plus l’influence dommageable que le développement industriel et les activités humaines peuvent avoir sur le climat. Il faudrait donc abandonner un modèle devenu fou, en inventer un nouveau, et refonder la société sur des bases plus vertueuses et durables.

Lorsque j’étais adolescent, dans les années 80, René Barjavel était un auteur populaire et étudié dans les lycées, particulièrement pour son roman Ravages, qui relate l’effondrement d’une société technicienne, ainsi que la refondation qui s’ensuit à partir des valeurs rurales et patriarcales. « La terre, elle, ne ment pas » : la maxime écrite par Emmanuel Berl pour le Maréchal Pétain s’applique ici à plein. Et ce n’est pas un hasard, car ce roman est d’abord paru par épisodes en 1943 dans Je Suis Partout, journal collaborationniste, puis a été publié par Denoël, éditeur qui après la guerre est devenu une référence pour la science-fiction française (qu’elle est restée aujourd’hui), mais qui à l’époque était une maison notoirement compromise.

En réalité, Ravages s’inscrit à la suite d’une longue tradition de romans d’anticipation (on ne disait pas science-fiction à l’époque) qui a débuté concomitamment avec l’essor des sciences et de la révolution industrielle au XIXème siècle. Citons l’essai d’Eugène Huzar La fin du monde par la science en 1855, puis plus tard au début du XXème siècle le texte de J-H. Rosny-Ainé avec La fin de la Terre en 1910 ou encore La mort du fer de Serge-Simon Held qui relate la fin d’une civilisation basée sur la sidérurgie dans le contexte de la crise des années 30, et surtout Les hommes frénétiques d’Ernest Perochon en 1925 qui suit le même schéma : excès de la technique, crise des ressources et guerres, effondrement, refondation, cycles de progrès. Perochon, auteur aux multiples facettes, lauréat du prix Goncourt en 1920, sera par la suite, lui, un résistant de la première heure.

Les récits de faillite des sociétés technoscientifiques et des refondations qui s’ensuivent font donc partie, et depuis longtemps donc, du tout venant de la science-fiction. Et ce n’est pas étonnant puisque, en dehors du champ du roman, l’angoisse face au pouvoir de destruction de la technique est avant tout une figure classique de la philosophie, relevant souvent d’une pensée teintée de mystique et de religion (Ivan Illich, Jacques Ellul).

Plus originale est l’incarnation de ces idées au sein même de la sphère technoscientifique. Sans parler de cas extrêmes, tels que Unabomber (Theodore Kaczinski, mathématicien puis terroriste, meurtrier), je voudrais évoquer, un an après son décès, la figure remarquable d’Alexander Grothendieck, apatride né en 1928 en Allemagne, réfugié en France, chercheur génial ayant révolutionné plusieurs domaines des mathématiques, lauréat de la médaille Fields en 1966 (analogue du prix Nobel pour les mathématiques). Dans les années 70, il abandonne son statut de célébrité scientifique pour se consacrer corps et âme à l’urgence écologique. Conscient, comme beaucoup d’autres à cette époque, de la dynamique folle de la société de surconsommation et de gaspillage, conscient aussi des écueils liés à la pollution et à la finitude des ressources, il adopte un mode de vie en accord avec ses idées radicales et pose cette question dans divers pamphlets et conférences: « allons-nous continuer la recherche scientifique ? » (CERN, 1972).

Le questionnement de Grothendieck s’inscrit dans un moment de refondation hippie (L’an 01, Gébé) qui en Californie s’incarne dans Whole Earth Catalogue (1968) de Steward Brandt, une sorte d’inventaire de techniques DIY glorifiant le small is beautiful. Ce mouvement ne peut être considéré comme une utopie sans lendemain puisqu’il est à la source de la créativité qui va fleurir ensuite dans la Silicon Valley. Paradoxalement, les entreprises nées de ces idées « disruptives » des années 70 règnent maintenant sans partage sur le monde. Et Steward Brandt est devenu sur ses vieux jour le héraut d’un idéologie « californienne » du progrès, où le capitalisme serait refondé sur le « partage » numérique et les biotechnologies, une nouvelle économie propre et durable, qui s’oppose, de manière plus où moins sincère tant les enjeux financiers sont importants, à la vielle industrie « lourde », celle du pétrole, du ciment et de l’acier, qui nous mènerait à notre perte.

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