Refondation

L’humanité est aujourd’hui face au plus grand paradoxe de son histoire : elle est tout autant au seuil de son immortalité que de sa disparition. D’un côté, les progrès exponentiels des technologies du vivant pourraient lui livrer les clés de l’éternité, de l’autre, le réchauffement climatique pourrait la conduire à l’anéantissement.

Les avancées spectaculaires dans les domaines des biotechnologies et de l’intelligence artificielle ont ouvert l’ère de l’humain modifié et amélioré. Tandis que les experts tablent sur un allongement significatif de la durée de vie, une filiale de Google affiche clairement son objectif de vaincre la mort. Cette phénoménale promesse arrive au moment même où l’humanité doit affronter une terrible menace, sa possible extinction. Avec près de dix milliards d’individus d’ici la fin du siècle, la consommation toujours plus accrue de ressources naturelles altère chaque jour un peu plus la biodiversité. Anomalies climatiques extrêmes, montée des eaux, disparition d’espèces végétales et animales multipliée par 100 depuis 1900… les désordres écologiques ouvrent l’ère de l’Anthropocène, prélude possible à un effondrement systémique des équilibres naturels.

L’urgence de la situation éveille une conscience citoyenne à l’échelle planétaire, mobilisant la contribution active de la multitude et les forces vives de l’innovation. Cette alliance s’exprime dans de nombreux domaines, comme par exemple celui de la mobilité partagée. Issue de recherches de pointe, la voiture sans pilote sera bientôt dans nos villes et permettra une régulation automatique de la circulation grâce à l’interconnexion des véhicules reliés aux systèmes d’analyse prédictive. En associant cette prouesse technologique aux nouveaux usages de l’économie collaborative, la voiture autonome partagée pourrait conduire en quelques décennies à la disparition de 90% des voitures en circulation.

Mais pour atteindre un tel gain écologique, il est nécessaire de passer d’une logique d’infrastructure à une logique d’infostructure, nouvelle fondation de la ville intelligente du 21ème  siècle. Partout dans le monde, la société civile se mobilise et constitue une force de transformation du vivre ensemble grâce aux technologies numériques. Si les communs et les échanges de pair à pair existent depuis longtemps, la connectivité les déploie et les synchronise aujourd’hui à l’échelle globale. Agissant dans de nombreux domaines, ils maillent des initiatives locales et suscitent des dynamiques d’innovation sociale de grande ampleur. Par exemple, grâce aux unités d’impression 3D, il devient possible d’infofabriquer localement des produits customisés de toutes sortes, en bénéficiant de l’expérience partagée de la multitude : objets du quotidien, meubles, vêtements, instruments de musique, maisons, etc. Outre le bénéfice écologique de cette relocalisation de la production, la dynamique de créativité sociale qui en découle annonce un renouveau culturel et économique majeur. En plaçant l’inter-créativité au cœur de la nouvelle économie, on passe d’un consumérisme passif, vecteur de déficit écologique, à une fabrique collective centrée sur « l’être et le faire », plus responsable et porteuse de renouveau culturel. La société peut ainsi se réinventer autour d’un nouveau contrat social : faire de la connaissance partagée et du « do it ourselves » une sagesse partagée plus apte à répondre aux enjeux du 21ème  siècle.

Reste à impulser au plus haut niveau une véritable dynamique de créativité sociale, s’appuyant sur les potentialités du numérique et sur des environnements propices au dépassement de soi. Car la question in fine que posent les super pouvoirs à notre portée est celle du sens donné au monde qui vient. Le progrès sera-t-il réservé à une super élite maîtrisant les technologies ou sera-t-il un bien commun ? Pour quel projet de société ?

L’immortalité n’est peut-être qu’une chimère, mais son intrusion dans le débat public a le mérite de poser différemment la question du progrès et du sens de la vie. Car elle interroge d’abord la place durable de l’humain dans un écosystème qui l’accueille et le nourrit depuis des millénaires. Le grand défi n’est donc pas tant celui de la rupture écologique que de la rupture anthropologique qui s’annonce. Celle-ci viendra dans tous les cas, soit par la disparition de l’espèce humaine, victime de sa cécité, soit par la capacité à renouveler son rapport au monde et à la biodiversité, en faisant de l’altruisme et de l’inter-créativité les ferments de sa refondation.

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