Responsabilité de l’artiste

Alain Galet "Fluctuat Nec Margitur" La Revue du Cube

Comment endosser une responsabilité, en tant que créateur, dans la marche du monde vers son futur ? L’artiste, figure sociale devenue mythique, symbole idéalisé d’une société capitaliste égocentrée, selfiste1, individualiste et narcissique a remplacée l’aristocrate comme rôle social au sommet de l’élite, soutenu en cela par un marché et un marketing grégaire et audacieux. Comment concilier cela avec une société qui, au bord de l’asphyxie, tend à retourner à un modèle de fonctionnement plus communautaire, plus participatif ?

Le modèle tutélaire institué par Picasso, produit de l’entre-deux guerres mais surtout propulsé peintre-star planétaire, nous englue dans le reflet de son succès économique, étalon de tout artiste espérant une carrière digne de ce nom. Le déplacement du centre de l’art contemporain et du négoce de l’art de Paris à New York après la seconde guerre mondiale et le dynamisme de celle-ci, surfant sur la puissance économique et culturelle de la société de consommation à l’américaine, a réduit l’artiste à n’en être plus qu’une vitrine de prestige à connotation intellectuelle. La responsabilité de l’artiste doit s’engager dans la lutte, de plus en plus actuelle, qui refuse la puissance d’entrave du marché pour évoluer vers une diffusion et une reconnaissance plus locale, sans protectionnisme, ni réaction – comme pour les produits alimentaires dont les circuits se raccourcissent et se diversifient.

Alain Galet "Homme et chien" La Revue du Cube

La participation aux foires d’art, toujours plus nombreuses, ne fait qu’accroître la dilution et l’effacement du discours esthétique, excentrique et hétérogène, ne laissant place qu’à une publicité tapageuse pour le modèle néolibéral, où la valeur marchande prime sur l’audace esthétique et intellectuelle d’une œuvre. Le phénomène aussi de la collectionnite, ou mise en valeur trop marketée de la passion du collectionneur, est un paradigme de la soif de consommation qui trouve son expression la plus frappante dans les ports francs, où les œuvres passent de main en main, ou plutôt de container en container, sans que ces œuvres puissent rencontrer le regard « d’amateurs » au sens le plus littéral – ce qui démontre aussi le gauchissement d’un domaine fondé sur le visuel et l’exposition au regard.

La notion de responsabilité a également sa place dans la production-même de l’œuvre, qui est encore préservée d‘obligations de pérennité et d’écologie dans ses matériaux d’élaboration et dans ses médiums. Cependant, arriver à produire une œuvre sans être obnubilé et bloqué par son empreinte carbone, ou contré par les règlements sanitaires de la Commission européenne, deviendra un défi pour les artistes, qui risque de rendre très intéressantes les solutions développées par des individus rompus à l’alternative, la rébellion et la créativité.

Alain Galet "Secheresse" La Revue du Cube

Le plasticien, dégagé en principe des contraintes de la commande, religieuse ou laïque, ne peut plus ignorer sa responsabilité engagée dans la production de ses œuvres, même si l’enchaînement au marché se révèle prévalant. A contrario, les artistes ont le pouvoir de donner une forme sensible, subtile, poétique, lyrique et plastique à des données scientifiques qui nous inspirent l’angoisse ou l’effroi pour l’avenir qu’elles prédisent. La pléthore de reportages photographiques ou vidéo nous aveugle par leur nombre et nous pousse, au contraire, à rechercher un oubli nourri d’un passé de pureté fantasmatique. Les plasticiens peuvent ainsi nous secouer quand l’atterrement et la sidération nous pousseraient à l’immobilisme et au rejet de toute responsabilité, nous induisant à la léthargie, source d’un repos désiré. Imaginer un devenir effrayant et le rendre présent, afin d’en mieux faire prendre conscience, peut être une piste pour les artistes désireux d’assumer la responsabilité de gérer le futur. Ici, le concept de l’anthropocène prend tout son sens : une ère géologique où la présence humaine se grave jusque dans la structure minérale de notre Terre.

Alain Galet "Autoroute cassée" La Revue du Cube

La difficulté d’endosser la responsabilité d’une vision prophétique du futur passe par une analyse synthétique du passé, de ses errements économiques et écologiques, et de l’influence de nos agissements présents ; analyse qui pousse plutôt le créateur à se réfugier dans une vision totalement passéiste, isolée et délibérément esthétisante. Et ce, au détriment de l’appropriation de la réalité du contemporain qui, par réaction, peut bloquer une implication constructive, à mener évidemment sans le poids d’une morale trop inhibitrice.

Alain Galet

  1. Selfiste: pratiquant le selfie. []

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