Responsabilité

Tandis que l’humanité croît au rythme d’un million d’individus supplémentaires chaque semaine, le réchauffement climatique détruit massivement la biodiversité et réduit un peu plus chaque année les terres cultivables. Il nous faut d’urgence repenser notre lien à la nature et trouver des solutions pour les générations futures.

Le monde industriel mise sur une augmentation de la production grâce aux nouvelles technologies. Robotique, intelligence artificielle, plateformes numériques et traitement massif des données participent à l’édification d’infostructures à grande échelle. Mais si elles décuplent la productivité, elles amplifient les modèles à l’origine des désordres écologiques et épuisent les réserves de matières premières. Il n’y a pas de loi de Moore1  dans le monde physique, et les matériaux tels que lithium, silicium, platine ou aluminium n’existent qu’en quantité limitée. Le principe de « destruction création » cher à l’économie traditionnelle n’arrive plus à compenser les pertes qu’il provoque.

Plus que sur « le moyen d’agir », c’est donc sur le sens même de l’action que l’on doit se pencher, pour trouver le chemin d’une coévolution harmonieuse entre biodiversité, technodiversité et humanité2. L’objectif peut sembler élevé, mais un chemin d’espérance se dessine autour d’une force nouvelle qui émerge. Partout dans le monde, une révolution silencieuse a commencé, portée par celles et ceux qui pensent que si « chacun fait sa part, le monde peut changer3 « . Ils expérimentent localement de nouveaux modèles et partagent leurs connaissances à l’échelle globale. Economie, énergie, agriculture, éducation, ils renouvellent les modes de vie avec souvent peu de moyens, mais avec la force de l’intelligence collective. Grâce aux moyens numériques, ils font de l’économie collaborative, du do it yourself et de l’innovation sociale un renouveau culturel et économique.

Cette société civile connectée, qui s’organise et se synchronise avec agilité, constitue un fertile terreau d’individuation et d’empathie sociale. Consciente que « le numérique n’a pas d’éthique, il rend plus fort mais pas plus humain 4 », elle fait de la transformation personnelle et de l’altruisme le levier du changement. Au siècle dernier, la convergence de la mécanisation industrielle et des arts portait la promesse de rendre « le beau accessible à tous« , en faisant de l’esthétique pour tous un levier d’élévation humaine. De cette vision féconde est né le design, aujourd’hui présent dans tous les foyers. Avec la révolution des makers, chacun de nous va devenir un créateur producteur. Cette production collaborative locale, qui place l’altérité au coeur du jeu social, pourrait être un remède à la crise écologique tout en donnant un sens nouveau au vivre ensemble. Nous allons passer du concept du beau pour tous à celui du bien par tous. Cet empowerment 5 pourrait provoquer une révolution culturelle d’une intensité sans précédent.

C’est pourquoi, la sphère culturelle porte une grande responsabilité dans cette transformation. Elle doit mobiliser les énergies créatives et accompagner chacun dans sa capacité à « être et à faire » autour des nouvelles pratiques. Elle doit arpenter les chemins du monde qui vient pour partager les nouveaux récits. Elle doit animer les passerelles entre sphère publique et sphère privée pour favoriser l’éclosion d’entreprises sociales et culturelles. Elle doit défendre les valeurs d’une société plus inclusive et émancipatrice, afin qu’advienne un futur souhaitable. Face aux déchirures du temps présent, elle se doit tout comme chacun de faire sa part. C’est son heureuse et stimulante charge, son irréductible responsabilité.

Nils Aziosmanoff

  1. Loi de Moore : doublement tous les deux ans de la puissance des machines à coût constant. []
  2. Voir La Revue du Cube n°9 sur le thème « Refondation » []
  3. Pierre Rabhi, La Part du colibri : l’espèce humaine face à son devenir, Edition de l’Aube. []
  4. Le sociologue Nathan Stern lors de l’ouverture de la SocialGoodWeek 2015. []
  5. Empowerment : pouvoir des individus d’agir sur leurs conditions de vie. []

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