Révéler les énergies créatives : un changement de paradigme culturel

Comment expliquer que de nouvelles expressions émergent et se manifestent dans tous les domaines, pas uniquement dans les mouvements dits sociaux ou alternatifs, mais aussi dans les milieux les plus traditionnels qui cherchent à se réinventer ? C’est en cherchant à répondre à cette question que nous sommes parvenus à l’idée que derrière les mutations technologiques, écologiques, socioéconomiques, se tissait une révolution encore plus profonde, la mutation culturelle définie par nos systèmes de valeurs et nos comportements. Face aux enjeux planétaires, il existe aujourd’hui une minorité active de personnes qui cherchent à inventer un monde nouveau plus juste et solidaire. Pour comprendre ce qui se trame derrière la révolution positive, il faut comprendre le changement de paradigme culturel, ce qui relève non pas de l’éphémère mais d’une transformation profonde de notre société.

De quoi parle-t-on ?
La métamorphose numérique révolutionne la création de valeur en donnant plus de poids à la connaissance (transformation des données personnelles, le pouvoir n’est plus dans le stock mais dans le partage de l’information, importance stratégique des moteurs de recherche et des algorithmes) et à la communication (dans un monde déjà surinformé, le triptyque stratégique est celui de la contribution, attention et reconnaissance). Cette métamorphose est portée par un changement de paradigme culturel qui cristallise un certain nombre de valeurs telles que le respect, la liberté, l’être plutôt que l’avoir, l’altruisme, le don, le partage, la conscience planétaire. Le levier individuel est celui de l’émancipation. Une personne cherche avant tout à se réaliser, à apprendre, à progresser ; elle est prête à beaucoup donner mais veut en échange avoir le sentiment que son avis compte et d’être reconnue. Elle prend plaisir à ce qu’elle fait et lorsqu’il n’y a plus de plaisir, elle passe à autre chose.
Le second levier collectif est celui de l’interdépendance. Il se caractérise par notre rapport à l’autre et à la planète, par un champ de conscience plus élargi où l’empathie favorise le pouvoir d’action, libère les énergies et la créativité. Dans ce type d’échange, on donne sans forcément recevoir de l’autre, on partage parce que l’on voit grand et que l’on sert un projet ambitieux, que l’on a un rêve qui porte. Dans le levier de l’interdépendance, les échanges se font entre personnes ou groupes autonomes, qui se connaissent, savent ce qu’ils peuvent apporter et cherchent à se relier à d’autres qui ont ce même état d’esprit.
Le numérique joue un rôle d’amplificateur aux actions en leur donnant une portée internationale. Il permet de cristalliser, de souder les relations et de les entretenir.

Qui sont ces acteurs ?
Le changement de paradigme culturel touche une minorité de personnes, que l’on estime à 30% de la population. Il touche des personnes d’âges variés bien que nombre de digital natives se retrouvent dans le levier d’émancipation. Le levier d’interdépendance est plus exigent, on le trouve chez les change makers, salariés qui veulent transformer leur organisation, créateurs d’entreprises, leaders de mouvements associatifs, artistes engagés ou encore entrepreneurs sociaux. Ces personnes se retrouvent dans tous les secteurs économiques. Ils expérimentent et cherchent à établir de nouvelles manières de travailler, utilisant les tiers-lieux, travaillant aussi bien à distance qu’en présentiel, favorisant l’usage du numérique pour faciliter la collaboration. Ils sont souvent à l’origine de nouveaux modes de vie plus durables et sont soucieux de leur impact écologique. Ils voyagent et consomment plus de biens immatériels (livre, formation, sorties culturelles etc.) que de biens de consommation courante et matériel. Ils se retrouvent dans des valeurs de respect de la différence, pratique une spiritualité laïque plutôt qu’une religion. Ils ont une conscience plus forte des enjeux planétaires et de la nécessité d’inventer de nouvelles formes de solidarité pour combattre l’augmentation des inégalités sociales, la faim dans le monde, la spéculation financière qui cannibalise la prospérité économique, l’inaccessibilité des filles à l’éducation dans certaines sociétés ou encore le non-respect des droits de l’homme et fondamentaux, etc. Bien que très engagés politiquement, ils ne se retrouvent pas dans les partis existants.
On y retrouve les créatifs culturels, les bobos, les pionniers de l’open source, les promoteurs de l’économie collaborative, les leaders de Occupy Wall Street, les conspirateurs positifs, les Indignados, etc. tous ces courants très divers que l’on a qualifié de nouvelle avant-garde. Il s’agit bien d’une minorité active qui exprime un changement de paradigme culturel, mais qui derrière ce ralliement à une grande cause cache en fait des diversités d’opinion et des priorités différentes.

En quoi le phénomène est-il profond ?
Dans cette nouvelle avant-garde, il existe deux expressions, l’une plus tournée sur la personne, l’autre plus tournée sur les autres. D’un côté, des personnes plus attachées à se transformer elle-même, dans une démarche de profonde transformation personnelle voire spirituelle. Le film documentaire « En quête de sens » réalisé par Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière est une bonne illustration de personnes qui se retrouvent dans l’expression de Gandhi « Sois toi-même le changement que tu veux voir advenir dans le monde ».
D’autres plus concernées par le fait de réaliser ou d’entreprendre, que cela soit une entreprise, une association, un mouvement, une création artistique, un collectif. Ces personnes sont conscientes de la nécessité de réaliser de nouvelles formes d’organisation et d’expressions de pouvoir pour faire advenir un nouveau monde plus juste et solidaire. Elles cherchent par le poids des réseaux sociaux et de la fibre citoyenne à sortir des conformismes et instrumentalisations du monde actuel, à peser dans les rapports de force et à donner vie à un autre monde plus juste et solidaire.

De fait, l’enjeu de cette nouvelle avant-garde est de rassembler les dynamiques à la fois individuelles et collectives, de la recherche intrinsèque de sens tout en développant son altruisme et en cherchant à inventer et à construire avec d’autres.

Ce changement de paradigme culturel est important car il libère les énergies créatives, il permet d’expérimenter, de faire bouger les lignes, de regarder plus loin et plus large. La révolution positive, c’est le pari qu’un autre monde est possible et que si on le donne à voir, si on le partage il saura l’emporter sur les forces mortifères.

Carine Dartiguepeyrou

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