Pour la révolution… Marier la carpe technophile au lapin technophobe

Le nouveau monde numérique est-il le siège ou le véhicule d’une « révolution positive » ? Comment tout individu à l’esprit un tant soit peu critique pourrait-il répondre « oui » à pareille question ?

Le premier terme de ce vœu pieux, « révolution », fleure bon la terreur jacobine et les lendemains qui déchantent tandis que grondent les orgues de Staline. Scénario classique variant selon les couleurs des époques : tandis que le chœur des imbéciles chante la grandeur de la rupture et de la pureté retrouvée, une nouvelle élite éjecte l’ancienne pour mieux réinventer l’horreur de l’exploitation du bipède sans plume par le bipède sans plume – mais avec pour le coup un rutilant smartphone et plein de capteurs tout autour de l’exploité comme de l’exploiteur. Quant à l’autre terme de l’expression, le « positive » de la « révolution », il sonne de prime abord à nos oreilles comme une caricature, entre le New Age sirupeux et le bonheur marketing de l’ultralibéralisme en mode technoïde. Soyez positifs ! Sécurité et confort assurés ! Aimez nos algorithmes ! Car nos algorithmes vous adorent, vous et surtout vos données personnelles.

Quelle farce ! En 2015, même le plus technophile des niais de l’âge digital ne peut décemment accorder quelque crédit aux promesses paradisiaques des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) et de leurs émules en culottes de start-up.

L’affaire semble classée, et La Revue du Cube renvoyée à ses chères études numériques. Et pourtant non. Car une ritournelle ne cesse de musiquer dans nos esprits, même les plus sceptiques. Et si l’addition de deux termes en pratique « négatifs », comme « révolution » et « positive », était susceptible d’aboutir à un résultat « positif » ? Et si l’on prenait cette « révolution positive » comme l’opportunité pour nos sociétés de muter sans violence de la destruction hypercapitaliste de la Terre et des âmes à une société post-capitaliste reposant sur le partage et le faire ensemble ? Et si l’enjeu était moins d’avaler a priori la pilule de la « révolution positive », par nature indigeste dès lors qu’elle est consommée aveuglément, que d’agir a posteriori pour qu’il y ait quelque chance que se concrétise peu à peu le rêve d’un futur meilleur ?

Telle est en effet la conviction du docteur Bernard Stiegler, à la fois philosophe critique et militant combatif, contempteur de la négativité contemporaine et concepteur avec d’autres acteurs de nouveaux outils digitaux à même de nous enrichir intellectuellement, voire spirituellement, nous et nos collectifs de contributeurs. Côté obscur de la force, il reconnaît : avec « l’organologie », autrement dit les instruments du « numérique », nous avons « affaire à des technologies dont la puissance de captation de l’attention est infiniment plus grande que celle des technologies analogiques du XXe siècle, et qui sont donc encore bien pires en termes d’effets toxiques. » Mais à l’inverse, sur son versant lumineux, le panseur affirme : « Dans le même temps, ces technologies sont porteuses d’une capacité à produire des alternatives économiques que les technologies du XXe siècle n’avaient pas. Les conditions d’une révolution sont en train de se mettre en place – pas forcément une révolution faite de barricades et de drapeaux, mais une révolution rendue possible parce que certaines choses doivent et peuvent être dépassées. »1

Autrement dit : se donner les moyens de construire une autre société suppose à la fois la lucidité critique d’un Éric Sadin et le romantisme pragmatique d’un Michel Bauwens. Oui, au-delà de ses postures de prophète de l’Histoire, Éric Sadin a raison de nous alerter sur le conformisme tranquille de la « vie algorithmique »2 telle que nous la concoctent les GAFA et tous les soldats de chair et de logiciels de notre quotidien intégralement connecté, numérisé, mesuré, fiché, classé, estampillé et au final sans qualité, triste et insipide comme une armée de 0 et de 1. Oui, tout à l’inverse de Sadin et au risque d’une apparence de naïveté, le fondateur de la P2P Foundation Michel Bauwens a raison de nous éclairer sur le potentiel littéralement post-capitaliste du « peer to peer » au sens le plus large, des fablabs au crowdsourcing en passant par le logiciel libre, Wikipédia, les micro-usines, les hackers et les makers, etc.

L’exemple que Bauwens donne, dans son livre Sauver le monde, de la Wikispeed, « projet P2P animé par une équipe internationale d’ingénieurs » fonctionnant entre eux selon les méthodes du logiciel libre, est particulièrement éclairant : « Ses initiateurs ont conçu une voiture modulaire qui peut être construite par quelques personnes dans un garage. Aujourd’hui, il est parfaitement possible d’imaginer un réseau mondial de micro-usines équipées d’appareils de pointe, comme des imprimantes 3D, et où des voitures seront fabriquées localement à la demande. »3

Il n’est donc pas inenvisageable de dépasser à terme le capitalisme de grand papa, y compris sur le registre de la production. Mais comment, dès lors, ne pas tomber sous la coupe souriante des GAFA et de leurs émules ? Car ceux-ci, que Bauwens appelle les « capitalistes netarchiques », rendent possible et favorisent « la socialisation via des mécanismes entre pairs, mais sous leur contrôle » et à leur unique profit. C’est une forme d’exploitation, car ces propriétaires de réseaux d’individus « vendent les centres d’intérêt et les données des utilisateurs à des publicitaires sans qu’il y ait de retour de la valeur d’échange aux utilisateurs. Les utilisateurs créent la valeur d’usage, les propriétaires réalisent la valeur d’échange. »4 Si nous nous contentons de « googliser » sans traquer d’autres voies de recherche, de partager nos fesses sur Facebook et de faire le coq dans les voitures Uber, nous ne vivrons pas une révolution, mais une involution. Une soumission à des plateformes vendant notre attention à l’insu de notre plein gré.

Bref, comme le dit Bernard Stiegler, maître de la pharmacopée digitale, la révolution, cela « ne se passera pas tout seul, il ne suffit pas d’attendre que le capitalisme s’effondre par lui-même ; cela suppose au contraire des gestes révolutionnaires, parce qu’il faut acter que l’économie restreinte (consumériste, capitaliste) de l’attention est révolue, non seulement de facto mais de droit – constituant un nouveau droit. »5. À nous, au-delà des mots trop beaux pour être crédibles, de créer les gestes contribuant aux savoirs de l’âge digital et à une refonte de l’éducation pour la vie. À nous de trouver, à l’instar de la Wikispeed, les gestes d’invention d’une « vraie » nouvelle économie. À nous, enfin et surtout, de multiplier les gestes politiques : pour résister à l’emprise connectée des Google et consorts, transformer la société de l’emploi mortifère en monde de libres activités – le « vrai travail » selon Stiegler6 – et enfin expérimenter puis instaurer les mécanismes de ce marché d’un nouveau genre, qui serait soumis selon les termes de Bauwens « à la logique des communs ».

Ariel Kyrou

 Ariel Kyrou sort le 6 mai avec Mounir Fatmi Ceci n’est pas un blasphème, sous-titré « La trahision des images, des caricatures de Mahomet à l’hypercapitalisme » aux éditions Dernière marge / Actes Sud.

  1. « L’attention, entre économie restreinte et individuation collective », par Bernard Stiegler, dans le livre collectif paru sous la direction d’Yves Citton, L’économie de l’attention : Nouvel horizon du capitalisme ?, La Découverte, 2014, page 130. []
  2. Eric Sadin, La vie algorithmique : Critique de la raison numérique, Editions L’Echappée, collection Pour en finir avec, 1er trimestre 2015. Un livre critiquable, mais fort et fascinant. []
  3. Michel Bauwens (avec la collaboration de Jean Lievens), Sauver le monde : Vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer, Les liens qui libèrent, mars 2015, pages 38-39. []
  4. Ibid., page 74. []
  5. V []
  6. Sur le sujet de la fin de l’emploi, voir Bernard Stiegler (avec Ariel Kyrou), L’emploi est mort : vivre le travail !, Mille et une nuits / Fayard, mai 2015, et le sujet au même titre sur le site Culture Mobile : http://www.culturemobile.net/visions/bernard-stiegler-emploi-est-mort-vive-travail. []

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