La révolution positive de l’altruité – Plaidoyer pour un humanisme numérique

Ce début de XXIème siècle est marqué, en Europe et en Occident, par un phénomène de « crise ». Dans nos villes, et ceci de façon particulièrement marquée en France, les tensions économiques, les inégalités, la précarité génèrent un climat anxiogène, tandis que les repères traditionnels sont remis en cause. Cette perte de confiance conduit à un rejet de l’altérité : l’autre n’apparaît plus comme une source de diversité et d’enrichissement au sein d’une société hétérogène, mais plutôt comme une menace. Face à cette tendance de fond, on voit émerger des penseurs qui prônent une « révolution positive », nous invitant à voir le « bon côté des choses » ou le « verre à moitié plein » pour surmonter cette période difficile.

Par-delà l’effet de mode, il convient d’abord de se demander ce que signifie vraiment l’expression « révolution positive ». Selon moi, il s’agit d’une construction imaginaire face à un réel donné, qui suppose une circulation, un mouvement circulaire, bref une « révolution » du réel à l’imaginaire puis de l’imaginaire au réel afin de l’appréhender différemment. Dans ce cadre, opérer une révolution positive ne signifie pas simplement fermer les yeux sur ce qui ne va pas, mais bel et bien ouvrir des possibles, faire reculer les frontières – bref, il me paraît possible de transformer le réel sans pour autant occulter la réalité de nos vies urbaines actuelles. Comment ? En développant une autre perception de l’altérité, fondée sur l’empathie.

Sur ce point, je me réfère au biologiste et immunologiste français Philippe Kourilsky, qui en a appelé, dans son ouvrage Le temps de l’altruisme, à réhabiliter l’altruisme sous une forme rationnelle. L’auteur a ainsi créé le terme d’ « altruité » pour désigner une forme particulière d’altruisme qui ne repose pas sur un sentiment ou une émotion et n’est pas motivée par l’attente d’une réciprocité. À la différence de l’altruisme qui est relatif et variable, l’altruité pourrait être érigée en principe social et contribuer à la création d’un monde plus juste, sans tomber dans l’utopie. Je partage avec ce penseur la conviction que nos sociétés doivent se refonder sur ces notions fortes d’altérité et d’altruisme.

Il est intéressant de voir que le mot « altruisme » a été inventé par Auguste Comte, père de la « révolution positiviste » qui permit, au cours du XIXème siècle, d’écarter la métaphysique au profit de la démonstration et l’expérience scientifique. Ce courant philosophique donna naissance au marxisme, lui-même porteur d’une utopie. L’histoire nous a néanmoins montré que cette utopie s’était réalisée au détriment de l’épanouissement social de l’altérité. Les révolutions peuvent donner naissance ainsi, hélas, à des systèmes totalitaires ; l’histoire est riche en tristes démonstrations.

C’est pourquoi, plutôt que de revendiquer une révolution positive, je préfère inviter à repousser les frontières, à retrouver le goût de l’altérité, à redonner sa place à l’utopie et à l’imaginaire, à développer une poétique scientifique à l’échelle de nos vies, ici et maintenant, – afin que, tout comme dans le voyage au centre de la terre extraordinaire de Jules Verne, le voyage de notre existence soit avant tout une aventure de soi vécue dans le partage, la collaboration, le regard de l’autre.

Tel est le challenge qu’il nous faudra relever au XXIème siècle : redonner à l’altérité et l’altruisme toute la place qui leur revient, en nous appuyant sur la puissance de la révolution technologique. Avec Milad Doueihi, je revendique ainsi un « humanisme numérique », convaincu que le numérique, parce qu’il façonne l’humain, crée de nouvelles humanités. Par le biais des technologies connectées, il devient notamment possible d’ancrer l’altruisme dans un espace social et un territoire donnés. Avec la capacité à se connecter en permanence, nous assistons au développement d’une hyper-proximité entre les citoyens, qui nous montre que de nouvelles sociétés de partage et de collaboration sont possibles. Nous quittons alors le monde de l’utopie, de l’imaginaire et de la métaphore, pour donner à l’altérité toute sa réalité, oui, une fois de plus, ici et maintenant.

Carlos Moreno

There are 2 comments

  1. Michel Marchand

    « La quête de l’avoir mène à l’agressivité
    La quête de l’être au partage  »

    Les technologies au service du Sociétal.
    Une éducation à être ! Favorisant l’épanouissement , le respect de soi et des autres .

  2. Laurent Fournier

    Quelle coïncidence Pf. Moreno !
    En travaillant sur le ‘Partage Marchand’ (voir arxiv.org), je tombe sur des travaux sur l’Altruité qui m’amène vers les vôtres sur la Smart-city. Or ma petite société propose un concept de Partage d’électricité ‘Personal Charger’ pour l’électromobilité; une borne au design moderne et discret.
    – Brancher son VE à une borne pluggle c’est envoyer un « Bonjour ! »
    – Débrancher son VE d’une borne pluggle c’est envoyer un « Merci ! »
    …les deux mots pour initier une nouvelle relation sociale au XXIe siècle !
    N’hésitez pas à me contacter pour en discuter.

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