Révolution positive

Tout comme la construction du chemin de fer a permis l’essor de l’économie industrielle au siècle dernier, les plateformes numériques constituent aujourd’hui des externalités positives d’emprise planétaire. En s’adressant directement à des milliards d’individus, elles créent des gains d’opportunité à un niveau encore jamais atteint. Mais leur déploiement nécessite de gigantesques investissements en amont. Le seul coût de déploiement de l’Internet de l’énergie aux Etats-Unis, qui pourrait permettre un accès gratuit à l’électricité, a été évalué à quelques 2000 milliards de dollars1. Un montant que ni les énergéticiens ni les puissances publiques rendues exsangues par la crise ne peuvent financer.

Grâce à leurs profits colossaux, les entreprises leaders du numérique tirent avantage de cette situation en développant à grand pas les nouvelles infrastructures du monde connecté. Répondant aux besoins croissants des usagers et des acteurs économiques, elles deviennent de fait de véritables monopoles privés d’intérêt public. Car à l’ère des pratiques collaboratives et de la big data, la multitude connectée devient le premier producteur de la richesse créée. Le nouveau paradigme économique du 21ème siècle nous fait passer de la « production pour les masses » à « la production par les masses ». Ainsi par exemple, le monde de la santé se réinvente complètement autour d’une médecine prédictive, basée sur la mutualisation et la corrélation des données personnelles. Particularités génétiques, pathologies, traitements mais aussi habitudes alimentaires, localisation ou activités, toutes ces informations sont automatiquement croisées afin de définir le protocole de soin le plus adapté à notre profil. Ces résultats intéressent déjà les banques, les assurances ou encore l’industrie alimentaire qui souhaitent les exploiter pour leur propre compte. Parce qu’elles améliorent la personnalisation des services, ces pratiques répondent à une forte demande sociale et ne rencontrent que peu d’objection. Chacun s’accommode doucement de l’émergence d’une société de la sous veillance régulée2 par la big data, les algorithmes prédictifs et les machines qui pensent.

Cette intégration verticale du consommateur en amont des processus de production rencontre un autre phénomène de grande ampleur : l’automatisation des tâches grâce au progrès spectaculaire de l’intelligence artificielle, de la robotique, des technologies de la cognition et du calcul haute performance. D’ici 20 ans, 40 à 70% des emplois pourraient être remplacés par des machines autonomes, à l’instar de la voiture sans pilote déjà en test chez les constructeurs automobiles, ou bien des générateurs automatiques de texte utilisés par de grands médias. Dans un monde où les consommateurs infoproducteurs alimenteront de leurs données des unités de fabrication dépourvues d’employés, une hyper élite maîtrisant les hautes technologies pourrait concentrer toutes les richesses et faire fonctionner les principaux rouages de la société. C’est pourquoi, l’inquiétante perspective de voir apparaître de véritables « entreprises Etats » répondant à leurs seuls intérêts économiques devient chaque jour un peu plus réelle, avec notre placide consentement.

Face à cette vision Orwellienne, un autre monde émerge. Ses adeptes misent sur les potentialités du numérique pour imaginer une société productrice de valeur sociale forte. Un peu partout, leurs initiatives isolées se ramifient et se multiplient pour apporter des solutions concrètes à la crise. Ils inventent des modèles de consommation où l’usage prime sur la propriété et renouvelle les formes de solidarité. En permettant à chacun d’élargir son horizon empathique grâce aux dynamiques participatives, ils retissent les liens de confiance et de proximité au sein de communautés atomisées par les nouveaux modes de vie urbains. L’altruisme rationnel3, devient la norme d’une génération qui adhère aux principes de « l’économie positive »4. Soucieuse du bien commun et des générations futures, elle est prête à s’adonner à une sobriété heureuse5 pour préserver la planète, et fait de la relation, de l’éducation, de l’inter créativité et du partage, le terreau fertile du renouveau.

Forte de sa longue histoire en matière d’entreprenariat social, la France pourrait bien prendre le leadership de cette mutation. Associations, coopératives, mutuelles ou sociétés d’économie mixte, plus d’un million d’organismes d’utilité sociale structurent depuis un siècle son paysage économique et culturel. Ce remarquable acquis à fait dire à l’économiste américain Jeremy Rifkin, lors de sa venue au Cube, « La révolution collaborative mondiale commence en France ! ». Souhaitons donc qu’une nouvelle énergie irrigue la société toute entière afin que, face à l’hégémonie annoncée des machines qui pensent, se mobilisent les forces créatives d’une salutaire révolution positive.

Nils Aziosmanoff, Président du Cube

  1.  La nouvelle société au coût marginal zéro, Jeremy Rifkin, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2014. []
  2.  Surveillance globale, Eric Sadin, Éditions Flammarion, 2009. []
  3.  Plaidoyer pour l’altruisme, Mathieu Ricard, Éditions du Nil, 2013. []
  4.  P+sitive Book, bâtissons une société positive, Jacques Attali, Éditions Flammarion, 2014. []
  5.  Vers la sobriété heureuse, Pierre Rabhi, Éditions Actes Sud, 2013. []

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