Révolution

« – Jean-Patrick LEBOUC », grommelle-t-elle. Elle tente de garder son calme en inspirant fort, très fort… mais ses poings se crispent – dur – et : AAAAaaaargh !! Elle explose, elle hurle… si fort que ses cordes vocales brûlent, crépitent comme de la braise attisée par le feu de sa rage : Spartner, son application « Spy et Partner » vient de l’informer que son malade de mari a encore parié aux courses… et ce, la veille des vacances ! Quel KON !! Elle s’excite sur son téléphone, en vain ! Bien sûr, lui, JP, il ne décroche pas : il est au PMU avec ses copains, point !

Monsieur Martin, intrigué par ces râles mal maîtrisés, ouvre la porte qui sépare son bureau de celui de sa secrétaire :

« – Que se passe-t-il Véronique ?
– C’est mon mari, il a misé 3500 euros. »

Juillet touchait à sa fin, la canicule battait son plein, le cagnard estival gorgeait les cages à poules de kilojoules. La capitale française était un four. À l’hippodrome de Vincennes, les chevaux de la cinquième s’élançaient. Au loin, un gros nuage noir pleurait sa flotte, si bien qu’on aurait dit de longs cheveux noirs qui s’étalaient sur les quartiers Nord. Là-bas, à l’abri chez Bébert, JP rongeait ses ongles : c’était parti… le suspense ne dura pas longtemps : c’était perdu. Véronique le sut… Et merde ! pensa-t-elle. L’aircon avait cédé, elle cédait à son tour : dans la moiteur confinée du bureau, Monsieur Martin avait relevé sa jupe. Elle s’était laissée faire. Il la plaqua contre une vitre, au quinzième étage. Puis, dans un coup de tonnerre, il l’enfourcha par derrière ! Han !! Sens dessus-dessous, Véronique jouissait furieusement. Son regard divaguait, balayait Saint-Denis sous la pluie. Un instant, il s’accrocha sur l’enseigne d’un PMU, au loin. À l’intérieur, Bébert réconfortait JP : « Malheureux au jeu, heureux en amour !! ».

JP rentre à la maison, la queue entre les jambes : 3500 euros…
Véro y revient, le souvenir d’une queue illégitime entre ses cuisses : une première…

La Gogol Car, un monoplace standard avec son siège plastique inconfortable, démarre. Jean-Patrick se laisse conduire, tandis qu’une publicité lui rappelle qu’au loto : « 100% des gagnants ont tenté leur chance ». Après quelques détours, l’automobile s’arrête devant un bar-tabac. JP ne le connait pas. S’il veut que la course soit gratuite, il doit stationner – ici – au moins 30 secondes. À la 29ème, JP n’en peut plus, il sort précipitamment de l’engin, pénètre dans le bar-tabac, remplit une, puis deux, puis trois, puis quatre grilles. Il quitte le zinc difficilement. La Gogol Car lui demande de confirmer le démarrage, il hésite… allez !! … C’est bon pour aujourd’hui, il reprend « sa » route. Ouf !

Remaquillée, recoiffée, ses longues jambes croisées, Véro rêvasse dans un monoplace. Ses songeries prennent fin avec un message de Spartner. Il l’informe que JP vient encore de claquer du pognon aux jeux. Bizarrement, l’application lui propose également toutes sortes de gadgets érotiques, tandis que la Gogol Car stoppe devant un sex-shop. Gênée, Véronique ordonne au véhicule de redémarrer tout-de-suite-immédiatement, quitte à payer la course !! La voiture obéit… silencieusement, puis : dicton du jour ! dit son intelligence artificielle : « Le meilleur moyen de résister à la tentation, c’est d’y céder », Oscar Wilde.

Oscar Wilde, elle adore Oscar Wilde, l’homme qui avait écrit : « Women are meant to be loved, not understood ».

1 an plus tard,

Sur les conseils de sa nouvelle amie Virginie, Véro vient de télécharger l’app « Hot Chattes Radar ». Une aubaine pour Max qui « cruise » dans le quartier : Douuut-Douuut, Chatte-Alerte !! L’écran tactile affiche l’icône d’une « pussy », à 2 blocs de lui. Problème : 3 quéquettes s’en rapprochent déjà à grands pas ! Heureusement, Max dispose d’un forfait premium qui lui permet de brouiller les pistes. 4 fois par mois. Le profil est intéressant : vite !! Il clique !! Bernard, Robert et Jérémy sont dégoûtés : la chatte vient de disparaître de leurs cartes. Ils pensent passer en version premium, mais c’est cher… Max accoste Véro. 5 minutes plus tard, ils se consomment – hard – dans les chiottes d’un bar. C’est une hypersexuelle, une porno-dépendante : grâce à son compte Gogol X, elle prolonge ses shoots en se masturbant. Une addiction qui lui coûte bonbon !

Elle avait mis le doigt dans l’engrenage, crrrac, perdu la main sur son destin… une moitié de son corps avait déjà été avalée, écrabouillée par les rouages du pressoir. Il faudrait encore quelques années pour le broyer tout entier, en extraire tout son jus, toute sa liquidité.

12 ans plus tard,

Monsieur Martin est tout crispé, son tic : un drôle de froissement au niveau du pif, est démultiplié. Mais il a pris sa décision, irrévocable cette fois :
« – Je suis désolé Véronique, ça ne peut plus durer. Tu (il se reprend)… vous êtes licenciée ! »

Véro se jette à ses pieds, à genoux, elle ouvre sa brag… :
« – Non !! recule brusquement Monsieur Martin. Non, c’est Non !!!! Son groin s’agite follement : Dehors ! Dehors la BOTOXÉE !!!! Il ne voulait pas dire « la botoxée », le sobriquet (employé par sa propre femme à lui) est sorti sans prévenir. »

C’était le jour de ses 50 ans. Véro craque, elle pleure, elle s’en va. Il est tard, insomnie, c’est le soir, Hot Chattes Radar ? Mais, comme un malheur ne vient jamais seul, l’application l’avise – que vu son physique de vieille rabibochée – le service devient aussi payant pour elle… Déprimant ! Que faire ? Fort heureusement, Virginie (son robot ménager) a réponse à tout. Tandis qu’il lui concocte un cocktail de somnifères, l’engin l’informe de promotions pour des séjours sans retour… aux Pays-Bas ! Là où l’euthanasie se pratique licitement.

Au bout du rouleau, Véro se dit qu’en effet, c’est pas cher… Seulement, la promo c’est maintenant ! Vite, il faut vite régler ça !

Sous le pont d’Avignon,

Le grand-père de JP avait été peintre sur une chaine de production automobile, un jour il fut remplacé par un bras mécanique, sombra dans l’alcool et les jeux, perdit sa femme et finit sous les ponts. Le père de JP avait été caissier dans une banque, un jour il fut remplacé par un ATM, sombra dans l’alcool et les jeux, perdit sa femme et finit sous les ponts. JP, quant à lui, avait été chauffeur de camion, un jour il fut remplacé par le Gogol Truck, sombra dans l’alcool et les jeux, perdit sa femme et finit sous les ponts. Mais là, c’était pire : les femmes, pourtant moins connes que les hommes, dixit JP, étaient touchées à leur tour, la sienne – faillite – s’était perdue.

Dans les familles, il y avait de moins en moins de gosses. Et compte tenu de son cas, cet atavisme… JP avait convaincu Véro qu’ils n’en auraient pas. À cinquante ans, il regrettait un peu, car il avait repris espoir : aux limbes éthérés de son imagination, se dessinait la révolution !

Sous le pont d’Avignon, les périssables refusaient de périr. Entre les poutres, ils avaient dressé d’immenses filets pour rattraper les âmes submergées. Elles arrivaient par milliers, charriées par le fleuve flasque et saturé. Les carcasses en étaient extirpées, secouées, ranimées. Elles vomissaient, des jours et des jours… Ainsi, le nouveau peuple nait. Aux frontières du paradis de pacotille, aux périphéries de l’emprise, nous sommes. Un jour, nous ressusciterons même Turing. Dans la brume céleste et dorée d’une matinée d’été, avec Alan, nous construirons la Contre-machine. Plus forte que tous les algorithmes, elle décryptera ce qui mène l’Homme à sa perte, le détourne de sa propre conquête. Les travaux avanceront, et quand moi, Jean-Patrick Lebouc, soumettrai à la chose : « Au Loto, 100% des gagnants ont tenté leur chance », elle demandera : « Mais ? 100% des perdants n’ont-ils pas tenté leur chance également ? ». En fait, la chose questionnera sans cesse. Nous nous rappellerons alors que la révolution n’est pas tant une affaire de réponses qu’une affaire de questions.

Véro appelle JP pour lui faire ses adieux. Il lui dit :

« -T’es gogol ou quoi ? Qu’est-ce que ça peut t’foutre que ce n’soit pas cher si tu crèves demain ? »

Véro sourit, ça fait longtemps qu’elle n’avait pas souri.
Elle est sauvée, et avec elle toute l’humanité.

Philippe Chollet

There are 2 comments

  1. Decherf

    Il est 9 heures du matin. Je devore cette histoire avec une tartine. Le miel n’en est que plus délicieux. Les abeilles et Philippe chollet ont bien butine’. Un régal merci.

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