La robotique : vers un monde plus humain

La robotique est aujourd’hui en plein essor, pas uniquement dans le monde industriel mais également dans le milieu médical, au travail et dans notre quotidien à travers des robots de services capables d’interactions complexes, et capables de réaliser des tâches de plus en plus sophistiquées dans un environnement de moins en moins contraint. Il reste néanmoins de nombreux défis scientifiques et technologiques à relever avant de parvenir à concevoir des machines dont la capacité d’adaptation, d’imagination et d’apprentissage puisse égaler ne serait-ce que celle d’un enfant de deux ans. Les recherches les plus en pointe sur ce sujet aujourd’hui concernent ce que l’on appelle la robotique développementale, un courant qui vise à comprendre précisément les mécanismes à l’œuvre dans le développement cognitif de l’enfant, aidé de ce que la psychologie cognitive et la psychologie du développement peuvent nous enseigner, afin de reproduire ces capacités dans un robot. Un robot qui sera alors capable d’apprendre, comme un enfant, non seulement les règles de son environnement physique et de son propre corps (apprendre à interagir, apprendre à se mouvoir, à reconnaître des lieux), mais également les règles d’interactions sociales, à commencer par le langage et l’ensemble des conventions culturelles implicites que nous utilisons dans notre quotidien. Tôt ou tard, nous parviendrons à comprendre ces mécanismes et tôt ou tard, nous saurons fabriquer ces machines qui pourront vivre et interagir avec nous, à nos côtés. Des machines capables d’apprendre et de remplir une très large gamme de fonctions. Que ferons-nous alors lorsque la robotique rendra possible l’automatisation de toutes les tâches purement productives qui sont aujourd’hui réalisées dans notre société par l’Homme? L’histoire des civilisations, par un jeu d’essai et d’erreur, a progressivement façonné un monde dans lequel la valeur de l’individu se mesure essentiellement à sa capacité à contribuer à l’effort collectif nécessaire au maintien de la société. Tout autre contrat social aurait rapidement abouti à la famine, la guerre ou l’instabilité. La valeur du travail productif est enseignée comme essence même de l’Homme (la question la plus souvent posée à un enfant est « quel travail veux-tu faire plus tard ? »), le chômage est le problème numéro un de nos sociétés modernes car l’Homme, aujourd’hui, est dans l’obligation de travailler pour que notre société puisse fonctionner. Un revenu minimum garanti élevé en l’état créerait un fort déséquilibre car plus personne n’accepterait les postes ingrats mais néanmoins nécessaires à la vie de la cité. Plutôt rester chez soi. Plus précisément, ces postes devant être pourvus coûte que coûte, leur rémunération augmenterait mécaniquement pour attirer des candidats, générant une inflation qui ramènerait le niveau effectif du revenu minimum en dessous du seuil de vie acceptable, poussant ainsi les travailleurs à participer à nouveau à l’effort collectif.

Imaginons maintenant des robots capables de collecter les ressources, les récoltes, capables de les transporter, de les transformer, de les livrer. Des robots capables de réparer d’autres robots, de les assembler, d’autres en charge de la collecte de l’énergie (solaire ou une autre forme d’énergie renouvelable). Nous avons alors pour la première fois de l’histoire de l’humanité une création technique qui permet à l’ensemble de la population de satisfaire ses besoins fondamentaux grâce à une solution fonctionnant hors du circuit économique, et, plus important encore, n’impliquant pas l’exploitation d’humains par d’autres humains (vs. esclavagisme, seigneurie, communisme, capitalisme sauvage, et à peu près tout ce qui a pu être essayé à ce jour). L’argent serait encore là, mais pour réguler l’accès aux ressources en fixant des prix élevés sur les biens les plus rares. Derrière un parfum d’utopie et de déjà vu, c’est bien une innovation technique qui rend cette réflexion à nouveau possible, là où l’histoire a épuisé avec peu de succès les tentatives d’innovations sociales et politiques. Cette innovation mélange à nouveau les cartes et rend possible d’imaginer un autre contrat social que celui du travail, qui reste aujourd’hui le modèle structurant de nos sociétés. Il faut alors se préparer à réinventer l’éducation, non plus seulement sur des modèles de valorisation de compétence mais plutôt sur le volet de la créativité, de l’aide et de l’écoute aux autres, de la réalisation personnelle et collective. Les métiers de demain seront des métiers de proximité, des métiers plus humains (on pense à l’aide à la personne, et à l’accompagnement des anciens), des métiers impliquant une revalorisation du lien social ou créatif. On pourra toujours vouloir gagner de l’argent au-delà du minimum garanti (cependant élevé), vouloir plus de reconnaissance, de pouvoir. L’Homme reste l’Homme. Mais d’autres formes de réussite pourront être valorisées tout autant, voire plus. D’autres choix de vie seront possibles. Des artistes, des chercheurs, des sportifs, des restaurateurs, des aides sociales, voire même… des amateurs de littérature, de cinéma ou de théâtre, passionnés de toutes natures, ou simples contemplateurs. Pourquoi pas ? Les robots s’occupent de la moisson, entretiennent nos routes et nos maisons. Le défi va être ici de réinventer suffisamment vite notre contrat social, nos organes politiques pour décider collectivement, et nos écoles pour préparer une nouvelle génération prête pour ce nouvel âge où l’humanité sera libérée de la nécessité. L’âge de raison.

 Jean-Christophe Baillie

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