La route de Vénus

Pendant la nuit, j’me suis réveillé. Tes intentions en tête. Secousses, tectonique des plaques : mon foie, mon estomac – d’un coup – s’ébrouent… des nœuds, des plis déforment la peau de mon ventre… il s’y forme des chaînes de montagnes, plus hautes que l’Himalaya. Longtemps, je vomirai de l’air, puis, enfin, le liquide jaune et brûlant, la lave du volcan. La tête me tourne. Je ne sais plus où je suis… Dans quelle géographie ? Sonné ? Où ?

Tu étais nue, allongée sur mon corps. J’étais nu aussi, allongé, en sursis dans un vide. Tes yeux fixaient les miens, et tes larmes coulaient dans les miennes qui coulaient à leur tour… alors, deux rivières de diamants se déversaient, chutaient, noyaient les anciens jours… puis deux fleuves, des mers, un immense océan recouvrait, quelque-part, une Terre géante. C’est le liquide amniotique, source de toute vie dans les mondes. Je perçu ton ultime geste, une déchirure, nos corps s’y séparèrent aux grés des vents et des courants. Seul, j’avais très peur, mais j’espérais qu’un jour, dans une autre vie, la chance d’une vague te ramènerait à moi. Alors, je saisirai ta main, et je ne la lâcherai point, plus, point, jamais !! J’apprendrai à t’aimer, et un enfant viendra…

Le pauvre, lui qui mordicus ne voulait pas d’enfant, en était rendu là… et c’est vrai que, si sa chambre avait été un bocal, il aurait crevé, noyé dans ses larmes… Mais ce n’était pas l’cas, et le corps est coriace ! Quelques semaines plus tard, la bête humaine vivait encore, bien décatie, certes, mais bien encore !

La nouvelle lui était arrivée, sans prévenir, par ces ondes qui traversent l’air, la planète à la vitesse de la lumière. Poum !! sur sa tablette – dans le Transrapid Bangkok – HoChiMinhVille. Choqué, les rizières défilaient, choqué, il trouvait anormal d’être en mouvement, emporté dans un ventre technique… au Next Stop, il descendit titubant ! Là, il s’effondra dans les bras d’un gars sans dents. Et sous le poids… les deux s’écrasèrent parterre. Sans rancune aucune, le Khmer lui loua une vieille cahute flottante (mais qui prenait l’eau), sur le bord d’un lac immense et sauvage : le Tonlé Sap, au Cambodge. Xavier, c’est notre homme, y « vivra » infiniment… passant ses journées à lui écrire des poèmes. Têtu maladif, il garde espoir ! Mais : « Pauvre Français… », se lamenteront longtemps, ceux qui, à bord de leurs sampans, voguent dans les parages.

Rien ne se conjugue, il n’y a plus de temps !!

Arriva pourtant le jour de son anniversaire, et oh !! surprise : toc toc toc… une lueur d’espoir… mais non, ce n’était pas Elle, débarquait son pote Paul, résident d’une île artificielle au large de Koh GanGan en Thailande. Sur l’île en question, popularisée par le film « The beach », les gens ne connaissent qu’un mot : Woah !! Si bien que quand Xavier ouvrit sa porte bringuebalante : il entendit « Woah !! ». Il y avait de quoi : Paul vit un os à sa place. Oui ! Juste un os : comme un long fémur qui peinait à s’équilibrer sur les planches pourries et vermoulues de l’unique pièce. Mais Paul n’était pas objectif, à force de substances illicites, son cerveau avait tendance à déformer les choses. En réalité, Xavier ressemblait à ça : la chair avait fondu et sa peau s’était collée à son squelette, mais ses yeux avaient grandi, ils étaient immenses et verts, ses oreilles avaient poussé, il aurait presque pu en faire des ailes pour s’envoler, ses narines faisaient penser à celles d’un dragon, des papilles gustatives hypertrophiées avaient migré, elles mouchetaient tout son corps, enfin, ses doigts s’étaient largement allongés, et il en avait douze à chaque main… En somme, Xavier n’était plus qu’un être de sens, sens dessus dessous !

Paul – lui aussi – venait de se faire plaquer, et il n’arrivait pas les mains vides ! Ah ça non ! Il disposait d’une solution expéditive aux problèmes de Xav. Pour la tête : un casque régulateur d’humeur. Pour la bite : une ventouse, et de drôles de lentilles… Et, toc-toc, le tout labélisé LaFrenchToc ! C’est ainsi, qu’en moins d’deux, il avait zappé cette conne… ?? Euh… non !! cette SALE PUTE ouais !! En effet, le casque produisait des ondes qui extirpaient de sa mémoire les plus mauvais souvenirs d’avec sa comparse, puis, il les amplifiait, tout en modifiant les influx nerveux du cortex préfrontal. Ainsi, se développait une véritable paranoïa… le résultat : son ex devint la raison de tous ses échecs, de toutes ses frustrations. Woah ! Bon débarras !! Pour les besoins hormonaux : le sexe, la ventouse bave-de-crapaud, couplée aux lentilles X-en-3D, faisait l’reste… mais en mieux ! Woah ! S’il avait su… en fait, c’est lui qu’aurait dû la larguer cette **$!!***&*#*… Mais finalement, tant mieux qu’ce soit comme ça !! Plus tard, elle s’en mordra les doigts !! Et bien fait pour sa gueule !!!! Car – lui – il est super-génial !! (enfin, c’est ce que le casque lui suggérait).

« Woah !! Woah !! Woah !! », reprenait Paul en exhibant les prothèses sur son corps. Xav accepta de lire les notices, tendu par un sourire si grand qu’on ne voyait plus qu’des dents. En toutes langues, elles répétaient : « Woah !! Woah !! Woah !! »… elles glissèrent de ses mains, lasses. Lentement, silencieusement, l’amoureux ravagé alla se rasseoir face au vent, humant, cherchant l’odeur du lac, les pieds ballants, effleurant la fleur mauve d’une jacinthe d’eau. Woah, pensa Paul…

Les jours passèrent, Xav desséchait, dans les cycles éternels, sous les ciels.
Les jours passèrent, Paul jouissait, sous les planches, à l’ombre moite, dans la boîte verdâtre.

Enfin vint le vent…

Son regard mou s’était assoupi sur l’horizon du lac épais et marron, soudain des bruits de brasiers sortirent Xavier de sa torpeur. Il s’enroulait, sur le plafond des Hommes, un bûcher rouge, noir et brûlant, assourdissant ! En un instant, s’évapora le Tonlé Sap… sur son fond desséché – vite – se dessinèrent des craquelures en forme d’hexagones. Des comètes ardentes tombèrent du ciel. Tout prit feu !! Comme dans un four. Xavier hurlait. Il hurlait dans les tornades incandescentes, il hurlait sa colère : « Brûlent les terres, brûlent les terre brûlées !! »… et les feuilles calcinées virevoltaient, et lui – pétrifié – s’effondrait !

… mais un jour, sur les berges du Styx, là où commence le marécage aux fantômes mordants et aux sombres mélancolies, on entendit sa mâchoire craquer. Il murmurait : « Tel le Phénix, je renaîtrai des cendres !! ».

… Paul ne vit rien d’autre qu’un drôle d’oiseau partir.

Après la longue et douloureuse traversée, on retrouva Xavier dans une navette en route pour Vénus. L’homme avait repris son aspect d’antan, il allait bien. Par le hublot, il rêvassait longtemps face à l’astre de feu, d’ici beaucoup plus gros, puis il se décida, lui écrivit ces mots : « Loin, aux périphéries du désert de cendres, sous les soleils de plomb, j’ai vu des doubles de moi-même travailler en silence. Ils gravent dans le marbre de Taj Mahal les plus belles pages de notre histoire. Parfois, j’irai me souvenir aux mausolées de nos amours, mais maintenant je pars… Thank you for your love. » Send.

Paul, lui aussi finit par partir : un jour, une gynoïde, copie conforme de son ex-copine, vint le chercher. Il faut dire qu’il avait souscrit à une assurance « Séparation ». L’assureur avait mis tout ce temps pour vérifier que c’est bien elle (et non lui) qui l’avait quitté, et pour produire le robot… Ensemble, les deux s’installèrent sur Koh GanGan, vécurent longtemps (surtout elle) et malheureux (surtout lui), et ils n’eurent pas d’enfants.

Refondation.

Paul, l’augmenté, se réduisait de jour en jour en un gros con. Au demeurant, cela ne posait guère problème à sa « nouvelle » petite chérie : même quand les crises de parano le conduisaient à la cogner, la gynoïde riait. Un jour, Paul se suicida.

Xavier, l’écorché, avait laissé ses blessures parler, puis, il avait puisé dans les natures lyriques de son humanité pour se soigner. Et de lui, émanait quelque chose de plus grand… une conscience… peut-être avait-il touché l’infini, effleuré l’éternité ?

Refondation.

Dans le futur, à l’heure où les eaux menaçaient de les engloutir, les humains se souvinrent que c’est par la philosophie et la poésie de leurs mythes, que put se déployer leur humanisme si particulier et précieux. Alors, ils surent renouveler leurs histoires d’amour et purent s’aimer encore. Dès lors, ils bâtirent des machines que les Hommes remplissent, et non plus des machines qui remplissent les Hommes.

 

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