S’abandonner au sens

La nécessité d’un sens, d’un cap semble évidente et même incontournable. Sénèque écrivait « […] ordonner les parties est impossible quand l’ensemble n’est pas arrêté. Jamais peintre, eût-il ses couleurs toutes prêtes, ne rendra la ressemblance, s’il n’est fixé d’avance sur ce qu’il veut représenter. Nos fautes viennent de ce que nos délibérations embrassent toujours des faits partiels, jamais un plan général de vie. On doit savoir, avant de lancer une flèche, quel but on veut frapper : alors la main règle et mesure la portée du trait. Notre prudence s’égare, faute d’avoir où se diriger. Qui ne sait pas vers quel port il doit tendre, n’a pas de vent qui lui soit bon ». Avant de conclure « Comment le hasard n’aurait-il point sur notre vie un pouvoir immense ? Nous vivons au hasard. » 1

Hasard des évènements, hasard des pensées, des politiques, des voix dominantes, des assignations qui s’accumulent, se contredisent et se succèdent, comme autant de non sens et de syllogismes à rendre fou.  « Mais je ne veux pas aller parmi les fous ! » protestait Alice face au chat qui lui rétorqua : « impossible de faire autrement. Nous sommes tous fous ici. Je suis fou. Tu es folle ». « Comment savez-vous que je suis folle ? » demanda Alice. « Tu dois l’être, répondit le Chat, autrement tu ne serais pas venue ici!»2 .
Implacable folie paralysant les hommes d’une abyssale perplexité face à la complexité du monde et des possibles marches à suivre. Mais folie refuge qui reste une issue « économique » pour notre affectivité à laquelle elle épargne le spectacle de la réalité 3.
Clément Rosset le rappelle : «  Là est le vrai lieu de l’angoisse : non point dans l’impossibilité d’assouvir, mais dans l’absurdité de vouloir »4.
Que faire alors ? Comment s’orienter quand notre flèche s’évanouit dans le ciel du vouloir ?

Dans les sagesses et mythes anciens, la voix du bon sens, la voie à suivre par les héros qu’ils soient au cœur de l’épreuve, à la croisée des chemins ou à quelque moment crucial, était indiquée par un nain, un handicapé, une vielle femme, un pauvre en haillons, un animal : un insignifiant ! L’Insignifiant est donc le nom que Jung donna à cet archétype devenu concept d’orientation.
Se mettre à l’écoute de l’Insignifiant, c’est regarder en Soi et autour de soi. C’est se mettre à l’écoute, non plus des interminables syllogismes de son cortex préfrontal, mais de ses cinq sens pour s’abandonner à eux. C’est se mettre en résonnance avec les pulsations de la vie qui marche en nous et qui nous devance.

S’abandonner, c’est bien renoncer à toute forme de maîtrise, de prise sur les choses, le corps et les événements de la vie, dans l’acceptation que le sens de la vie est inaccessible à la volonté. Au contraire, à vouloir tout éclairer, à vouloir obstinément conjurer notre peur du noir, du mystère, nous voilà, selon Vincenzo Sorrentino5 face au risque du totalitarisme, de la transparence, de la « réalité vraie », lieux même de l’impuissance…  Car « le noir est le mystère qui, lové dans l’être même, à jamais demeure. Il est l’invérifiable, qui trouble le jeu du vrai et du faux ; l’impondérable, qui fait s’affaisser tout projet de domination de la vie et d’installation de l’homme en sujet souverain ; l’imprévisible, qui est la source indétectable de l’angoisse comme de l’espérance ; l’incertain, qui, enveloppant de brume la réalité, fait que tout est possible, y compris que les monstres que nous portons en nous deviennent réels »6. Si le sens de la vie peut se donner dans un abandon de soi à l’autre, au noir, alors il peut s’appréhender comme un émerveillement devant la beauté de la vie et même fonder une philosophie politique développée par Sorrentino dans son ouvrage.

Ainsi, le sens de nos vies persiste par lui-même, dans nos avancées tâtonnantes, indicibles, mystérieuses, brisant toutes les cuirasses de nos identités, dépourvues de but ou de signification. Le sens de nos vies ne se trouve qu’en se perdant, qu’en s’oubliant. Nos assignations, nos ambitions, nos politiques d’avenir et de puissance sont aussi vaines que volatiles puisque nul ne peut prédire cet avenir. Cependant, nous sommes libres, comme la malicieuse Alice, de conclure : « si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? »7.
Oui, notre espace onirique, peut être le lieu d’une foi ressource, d’un fil d’Ariane quand nous sommes en proie aux dédales obscurs de l’inextricabilité ou autres Minotaures menaçants … pour aimer encore la vie et ses surprises !
Oui, nous pouvons même, plutôt que parier sur l’avenir, inventer à chaque pas, ce qui nous rendra sans regret, car la vie, l’histoire, les élections, les engrenages du réel, nos innovations nous devancent ; ils se font sans nous et notre consentement. Alors comme eux, ne soyons pas en retard de vivre !

Marie-Anne Mariot

  1. Sénèque le Jeune, Lettres à Lucilius, 71. []
  2. Lewis Carroll, Alice aux pays des merveilles. []
  3. Clément Rosset, philosophe. []
  4. Clément Rosset. (2013).  Schopenhauer, philosophe de l’absurde, ed PUF. []
  5. Vincenzo Sorrentino. (2016). Eloge de l’abandon ou le sens de la vie, éditions : Le pommier. Vincenzo Sorrentino est professeur de philosophie politique à l’Université de Pérouse. Ses recherches portent notamment sur le langage et le discours politique, sur le secret et le mensonge politique, sur le fonctionnement des sphères publiques et sur la philosophie de l’existence. []
  6. http://next.liberation.fr/livres/2016/09/14/plus-bonne-la-vie_1497085 []
  7. Lewis Carroll, Alice aux pays des merveilles. []

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