Quelle sagesse, au présent et au futur, pour une humanité en mutation?

Dans Comment sortir de la religion1, publié en 2012, je proposais de considérer tout ce qui nous arrive aujourd’hui du côté de l’augmentation de nos « puissances » comme une mutation de la condition humaine : l’accès à ce que les religions et mythologies ont décrit de tous temps comme une « condition divine », qui n’aurait donc été que l’anticipation imagée du processus historique de notre évolution. Le problème, pour l’instant, est que nous ressemblons à de jeunes dieux fous enivrés, fascinés et dépassés par la nouvelle toute-puissance qui commence à tomber entre nos mains. C’est que la transition entre deux âges de notre humanisation est difficile. Nous n’avions jusqu’ici que des sagesses à la mesure de nos limites. Nous n’avons aucune sagesse à la mesure de notre démesure en voie d’émergence. Voilà pourquoi nous sommes pour l’instant aussi démunis.

Ce qui par excellence échappait à notre pouvoir et constituait le domaine des dieux, le domaine réservé de la condition divine, nous échoit. Prenons deux exemples de ces limites jusque-là invincibles, qui nous transcendaient tandis qu’à présent nous nous transcendons nous-mêmes en les franchissant : l’espace et le temps ; la vie et la mort. Déjà Internet abolit le temps et nous fait accéder pour la première fois de l’histoire de notre espèce à l’expérience de l’instantanéité. Un clic, et voilà qu’une information, un message, arrivent ou partent sans aucun délai de transmission. Mais ce n’est là que la préhistoire de ce qui va nous arriver : par l’accès de plus en plus complet à des mondes virtuels – dont la technologie primitive des casques n’est que le silex biface – ce que nous appelions jusqu’ici le réel, va perdre tout privilège de réalité, et de plus en plus complètement nous allons circuler vers (et entre) des mondes – des multivers – aussi réels que lui. A ce moment-là, ça en sera fini de l’espace vécu jusqu’alors comme quelque chose qui nous enferme dans les limites de cet univers, et qui nous conditionne par ses distances que nous mettons du temps à franchir. Quant à la vie et à la mort, là encore nous sommes au début d’une sortie de la matrice de nos conditions initiales d’existence. Avec les progrès de la médecine régénérative, des thérapies géniques, des prothèses en tous genres, et peut-être demain la possibilité d’une « décorporation » complète de notre conscience transportable ou téléchargeable vers des supports moins fragiles que le corps de chair, les menaces de la maladie, du vieillissement et de la mort ne seront plus qu’un souvenir, et un jour une légende des Temps Anciens.

Arthur Clarke disait qu’une technologie suffisamment avancée ne se distingue plus de la magie. Nous sommes à ce bord-là du point de bascule de la technique vers ce qui était il y a peu encore du fantastique… du divin. Nous devons nous y préparer comme à la tâche la plus urgente, la plus difficile, la plus exaltante de notre temps ! Trouver une vocation, un but, un sens, à tous ces progrès sans précédent. Faire en sorte que ces progrès de puissance soient accompagnés d’un progrès de conscience. Inventer une toute nouvelle sagesse. Et pour cela, nous retourner une dernière fois vers le passé, avant de le laisser sombrer définitivement dans l’oubli. Se demander ce qu’était la responsabilité du dieu dans les différentes spiritualités des millénaires qui viennent de s’écouler ? Comment usait-il de ses pouvoirs pour qu’ils ne soient pas destructeurs, ni égoïstes ? Pour moi, la réponse – une partie de la réponse – est dans la signification du mot « créer ». La grandeur des dieux du passé était d’être grands créateurs, grands artistes d’univers faits d’harmonie et de beauté. Leur loi créatrice était ainsi l’amour, la miséricorde, le désir de donner la vie à toujours plus d’êtres, de voir s’épanouir toujours plus de nouvelles possibilités et formes d’existence. Ces dieux aussi luttaient contre le mal, qui est discorde, haine, violence – tout ce qui détruit la création – et parmi eux certains succombaient parfois à la tentation ou fascination du mal (voir les dieux grecs) ou même avaient une fonction de destruction créatrice (comme Shiva chez les Hindous). Un dieu disait « je crée donc je suis ». Et si cela devenait demain notre nouvelle devise d’humanité ? Notre devise de nouvelle humanité ?

Abdennour Bidar

  1. Abdennour Bidar, Comment sortir de la religion, édition La Découverte, Paris, 2012. []

Commentez cet article