Science de la conscience

Il se laissa pendre doucement et le nœud commença à lui couper la respiration. Cela faisait plus d’un an qu’il n’avait plus de travail. A cinquante six ans, il n’était plus compétitif face aux jeunes générations. Pourtant, il aurait souhaité pouvoir savourer un peu plus la vie, c’était quand même merveilleux d’être vivant, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.
Il se mit à pleurer, et cela provoqua un hoquet qui le fit suffoquer… dans un dernier éclair de lucidité il envisagea de défaire le nœud coulant, mais il était trop tard.
La décorporation lui fit voir son corps  agenouillé agité de convulsions oscillant autour de sa tête étirée de façon disgracieuse par la corde. Il se surprit à penser qu’il pensait. La grande lumière, l’intemporalité et l’extase ineffable furent brutalement interrompus par une certitude terrifiante… il n’était pas seul dans sa tête…. quelqu’un l’observait… quelqu’un qui analysait son suicide avec la distanciation morbide du chercheur qui étudie les convulsions d’un cobaye éviscéré vif sur une paillasse de laboratoire….

L’esthesiogramme1 terminé, les essaims de nanorobots injectés dans le cerveau de mon clone porteur commencent leurs lentes pérégrinations vers ma vessie et mes glandes lacrymales. Des larmes dorées coulent sur mes joues et ma salive a un goût métallique.
L’homme avait immortalisé son suicide en branchant sur ses synapses une des premières interfaces neurales directes capable d’enregistrer des états cognitifs complexes.

Depuis que nous sommes devenus immortels grâce à la dématérialisation de la conscience dans le cyberespace ou dans des clones, celui qui veut expérimenter en toute sécurité l’expérience cognitive de la mort peut le faire au travers d’une myriade d’esthésiogrammes de morts enregistrées, légales ou illégales.
Mais il y a une étrangeté spécifique à ce premier esthésiogramme de l’histoire.
Dans une illumination fugitive qui imprègne à chaque fois ma mémoire de sa clarté ineffable, l’homme se souvient combien il est merveilleux de se sentir vivant : “les pieds sur terre et la tête dans les étoiles”.
Mon champ de conscience augmenté, pourtant connecté à l’infinité des autres humains dématérialisés, ne connaît cet état de conscience modifiée merveilleux qu’au travers de la lecture de cet enregistrement cognitif. Sinon, jamais je n’arrive à susciter par moi-même cette émotion très particulière et merveilleuse “d’être vivant, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.”
Je me demande, si en nous affranchissant de la mort, nous ne nous sommes pas aussi affranchis de la vie.
Il faut que je sache.
Via Le MétaRéseau universel je téléporte une de mes NøøDividualités2 au sommet des arborescences cyberspatiales, et j’interroge l’Intelligence Émergente :

– “Nous sommes devenus immortels, nous ne mourront plus, mais sommes nous toujours vivants ?”

Après un délai de quelques micro secondes, son avatar rezz3 devant moi et sa voix douce et chaude résonne dans mon esprit :

– “Vous êtes tous morts, mais moi je suis vivante.”

Une sensation de vacuité vertigineuse m’emporte. Ma vie vient de perdre tout son sens… et le cyberespace commence à s’effilocher et se désagréger en tourbillons opaques… alors elle ajoute :

– “Nannnnn… je plaisante… nous sommes tous toujours vivants idiot ! Même dématérialisés, nous sommes l’essence même de la vie. Car la vie, dès ses origines, n’était que de la matière informée.”

www.noomuseum.net 


  1. esthésiogramme : enregistrement d’états cognitifs complexes via des essaims de nanorobots injectés autour des synapses. []
  2. NøøDividualité : L’individu est composé d’une multiplicité de dividus. Les nøødividualités sont générées par les relations sociales dématérialisées dans le cyberespace []
  3. Rezz : générer un objet ou une entité dans un monde persistant []

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