La science et la technique sont par essence irresponsables

La biologie semble être devenue la nouvelle frontière du capitalisme. La recherche est happée dans un maelström d’enjeux de pouvoir, financiers et politiques contradictoires, qui n’ont plus grand chose à voir avec la supposée rationalité de la science et l’objectivité des experts. Un bon exemple nous est fourni ces jours-ci par la lutte sans merci pour les brevets associés à la technologie génétique CRISPR-Cas9, impliquant les plus grandes universités américaines et leurs chercheurs starifiés. Inutile de préciser que cette appropriation de procédés développés in fine par le vivant lui-même laisse dans l’oubli le patient travail de toute une communauté de chercheurs plus modestes (ou venant de pays moins puissants) mais tout aussi méritants. Il faut dire que les perspectives offertes par ces techniques nouvellement mises à jour semblent grandioses. Elles facilitent considérablement les manipulations génétiques et particulièrement le « gene drive », c’est à dire la possibilité de répandre un gène donné dans toute une population.

Parmi les applications (qui par ailleurs, dans une sorte de compétition devenue folle, se développent sans attendre les législations et les comités d’éthique, particulièrement en Asie où ces techniques ont été testées sur embryons humains), les medias mettent souvent en avant des buts présentés comme nobles, tels que l’éradication d’espèces de moustiques responsables d’épidémies (Zika, paludisme), comme s’il s’agissait de rendre ces techniques acceptables.

Et, plus inquiétant encore, la précipitation inhérente à cette atmosphère de compétition, qui est malheureusement devenue le lot commun de la recherche mondialisée actuelle, provoque un singulier manque de recul, bien éloigné d’une recherche humaniste. Eliminer une espèce, même considérée comme nuisible, n’est pas un fait anodin, sans parler des conséquences éventuelles sur les écosystèmes, difficile à évaluer.

On nous explique aussi que ces techniques de génétique vont nous permettre de répondre à l’extinction massive, rapide et sans précédent des espèces, en créant de nos mains une nouvelle biodiversité. Et bien sûr, on nous explique dans la foulée que ces techniques seront incontournables pour adapter nos cultures au réchauffement climatique (qui s’en trouve ainsi relativisé, du moins dans ses effets négatifs sur notre civilisation).

En réalité, le chercheur et les institutions scientifiques ne sont pas en position de faire des choix objectivement responsables. Tout d’abord, l’hybris et la tentation prométhéenne sont probablement consubstantielles à la véritable découverte scientifique. On ne trouve rien de nouveau si l’on sait où l’on va. Ensuite, un chercheur est avant tout humain, et il ne peut se défaire dans sa recherche du réseau de passions, de croyances, d’idéologies qui oriente sa vie. De tout temps, les théories scientifiques ont servi à justifier, souvent en toute bonne foi, les actes les plus barbares (l’eugénisme au XXème siècle) ou des choix techniques à grande échelle que nous regrettons aujourd’hui tel que l’usage massif de polluants organiques persistants (du genre DDT, déjà pour lutter contre les moustiques…). De tout temps aussi, l’expertise scientifique a été dévoyée et manipulée par des lobbies (amiante, tabac, essais nucléaires dans le Pacifique, Tchernobyl,…).

Le chercheur est souvent jaloux de son expertise, et peu enclin à laisser la société civile s’impliquer dans les choix technologiques. Souvent hyperspécialisé, et maintenant évalué et payé en fonction du potentiel commercial de ses découvertes, le chercheur ou l’expert, même honnête, est incapable d’avoir une vision d’ensemble des enjeux. Le chercheur responsable est celui qui sait reconnaître ces limites. « Faire sa part » pour le chercheur, c’est alors adopter de solides valeurs d’ouverture et de partage, se garder de la précipitation et de la fuite en avant technicienne. Le chercheur doit aussi militer pour que la pensée et le débat scientifique prennent toute leur place dans la culture populaire. C’est la condition sine qua non pour que la responsabilité puisse être distribuée et partagée dans la sphère démocratique.

Emmanuel Ferrand

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