Se souvenir que nous sommes vivants

Google a choisi de jouer à Dieu. Ils nous disent travailler sur la vie éternelle et qu’elle serait là, à portée de main. Depuis tout temps, la finitude de la vie sur Terre a été pensée comme une anomalie pour l’être humain. Les hommes, sans doute trop intelligents pour en accepter la fatalité mais pas assez pour en comprendre le sens, se sont sans cesse battus contre la mort, cet impensable néant. Religieusement, philosophiquement ou, à présent, scientifiquement, l’humanité a perpétuellement cherché à repousser, éviter ou supprimer la mort. Nos émotions, nos réflexions, nos sentiments sont trop forts, trop importants durant notre vie, pour que nous puissions en accepter leur vanité. L’offre est donc alléchante. Pourtant, alors que dans le même temps nous faisons face à notre première crise écologique majeure, la croyance en une telle possibilité pourrait nous être fatale. Outre le fait que cette immortalité serait réservée à une élite et que cette disparité ferait de la planète, non le paradis escompté, mais bien un véritable enfer, elle implique également d’oublier les conditions capitales de notre existence. Penser la refondation de nos sociétés, c’est précisément se baser sur les notions essentielles qu’implique la vie finie. C’est penser notre futur, au notre cohésion, à notre indécrottable naturalité. C’est se souvenir qu’on est vivant.

La quête de l’immortalité est le symptôme d’une incompréhension totale de l’humanité face à son mode biologique et sociologique de fonctionnement. La mort n’est pas une tare dont il faut se débarrasser, elle est la garante de notre survie. La mort est en effet le marqueur du temps qui passe, voire même la plus efficace preuve de son existence. Tuer la mort, c’est tuer le temps. Or, le principe même d’humanité est fondé sur le principe du temps, de l’évolution, du mouvement. L’immortalité ferait de nous rien d’autre que des androïdes aux boulons organiques. Nous ne serions plus, alors, des êtres vivants. Nous ne rêverons certes pas de moutons électriques mais nous ne rêverons plus du tout. Les concepts d’espoir, de crainte, de volonté sont tous liés à notre éphémérité. Entrevoir de nouvelles organisations sociétales, c’est vouloir un monde meilleur, penser aux futures générations. La conscience du temps qui passe est un élément primordial dans la possibilité d’une humanité. En piétinant ce premier concept, la vie éternelle supprimerait du même coup notre force principale : notre fragilité.

Car la finitude de la vie est précisément ce qui nous donne de la force. C’est cette urgence qui nous ordonne de faire individuellement et de faire en société. Sans mort, nous nagerions dans une procrastination intellectuelle, dans une paresse philosophique propre à nous anéantir complètement. La valeur de l’existence nous est offerte par sa fragilité ; son invincibilité nous mènerait au néant. L’éternité éteint la notion d’avenir et compromet donc les efforts des individus à s’établir en société et à construire ensemble les conditions d’un futur autre. L’urgence que notre faiblesse implique pousse les humains à l’efficacité, et donc à l’indispensable coopération. La vie éternelle est un égocentrisme, quand la vie biologique est un pousse-au-cul à la solidarité. Ainsi, à l’heure où le capitalisme est en crise et, bien plus grave, où l’humanité voit les équilibres biologiques qui permettent son existence se fendre sous son poids, il paraît impossible de penser de nouvelles sociétés dont les bases ne seraient pas la fraternité et une certaine humilité face à la nature dont nous faisons partie.

La recherche de la vie éternelle est le symbole d’une humanité qui a oublié son appartenance et sa dépendance à la nature. Et parce qu’il paraît de moins en moins utopique, cet arrachement est d’autant plus dangereux. La science devient cette nouvelle idole qui permet – comme les Dieux monothéistes auparavant – à l’humain de se rêver supérieur. Cette croyance n’est qu’illusion, tant nous voyons bien aujourd’hui combien nous sommes partie intégrante de la terre que nous habitons. Cette croyance est un danger, car elle déresponsabilise nos actes ; elle nous pousse à imaginer un deus ex machina scientifique qui laverait nos pêchés. De la crise écologique, il faut en retenir les leçons : nous sommes des êtres vivants dépendants de cycles naturels qu’il est dangereux de perturber. Reconnaître cela, c’est reconnaître aussi que nous sommes dotés d’un système biologique qui demande un début et une fin. La vie, ce principe cyclique impliquant la mort, est la voie qui permet notre existence pour des raisons écologiques aussi bien que sociologiques. Si nous devons laisser à la science la possibilité de corriger les défauts qui entravent notre liberté d’êtres humains, il ne faut pas penser qu’elle pourra un jour faire de nous des surhommes et donc faire reposer sur elle la responsabilité d’une nouvelle société. Se souvenir que nous sommes vivants et mortels, c’est nous mettre au niveau de la nature, c’est nous inclure dans cette crise écologique qui la frappe, c’est vouloir en sortir.

Nous nous sommes toujours crus supérieurs à la nature. Nous avons toujours cru qu’il existait, en nous, quelque chose d’indubitablement extraordinaire qui nous délestait de toute bienveillance par rapport à la nature. Celle-ci nous rappelle aujourd’hui que nous étions dans le faux. Elle nous rappelle que nous sommes de simples êtres vivants, dépendants de la bonne vie de notre planète. Cette volonté d’éternité est un symptôme de plus, des œillères que nous portons depuis 50 000 ans. Un aveuglement qui nous fait oublier que notre fragilité est ce qui fait notre force. Elle nous offre l’espoir, la solidarité et la responsabilité. Trois notions essentielles pour entrevoir un avenir meilleur.

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