Le sens de Babel ?

Au-delà des préoccupations marchandes nous devrions je pense nous interroger sur le sens, ou sur le non-sens, des dispositifs numériques qui ont prétention à vouloir remplacer les livres imprimés.
En quoi cela serait-il légitime ?
En quoi cela s’inscrirait-il dans la chronologie de notre espèce ?

Il y a une préhistoire des dispositifs de lecture.
Il y a une antiquité et il y a même une mythologie des dispositifs de lecture.
Nos corps gardent probablement la mémoire ancestrale du guttural dont nous avons dû un jour nous désengluer la langue pour émettre nos premiers sons articulés, dès lors que les voyelles se sont immiscées au cœur même des consonnes (essayez donc de prononcer une quelconque consonne sans dire en même temps une voyelle !), dès lors que nous nous sommes verticalisés, que nous nous sommes mis en marche, que nos bouches se sont mises à psalmodier et nos mains à gesticuler dans l’air devant nos yeux : les mots ont donné du poids aux choses.

L’accession au langage articulé est une première étape dans l’histoire de ce que nous appelons aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours : LE LIVRE.
Nous avons pu alors nommer ce que nous ne pouvions jusqu’alors qu’à peine désigner. Nous nous sommes inventé un monde structuré sur le double jeu de miroirs des images que nous mettions en mots et des mots qui en retour faisaient images.
Les premiers dispositifs d’écriture-lecture, avant les tablettes d’argile rappelant les premiers champs cultivés, étaient des boules d’argile, des boules creuses renfermant de petits cailloux. Pour l’anthropologue des écritures Clarisse Herrenschmidt nous pourrions y voir des projections de la cavité buccale dans laquelle les mots se heurtaient encore les uns aux autres. A cette expectoration répondrait quelques siècles plus tard l’intériorisation de l’espace théâtral dans l’espace écrit. Pour l’helléniste et philologue Jesper Svenbro la lecture silencieuse aurait en effet pu être rendue mentalement possible dans la Grèce antique par l’expérience du théâtre.

Depuis l’espèce s’est emballée dans son bavardage, elle a perdu pied, se paye de mots qu’elle prend pour des idées.

Ce passé magique du livre nous en trouvons trace dans les objets parlants de la Grèce archaïque, puis les statues épigraphiques. Dans les deux cas l’archéologie nous en fournit des preuves. Des objets sur lesquels l’écriture s’exprime à la première personne du singulier : « Je suis la tombe de Glaukos ». Des statues émissaires couvertes de mots, comme celles du célèbre roi sumérien Gudéa, plaidant ainsi sa cause face aux dieux.

Avons-nous bien pris la mesure de l’hypothèse formulée dans les années 1930 par les linguistes et anthropologues Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, qui postulèrent que le monde, tel que nous le percevons, dépend en grande partie du langage que nous utilisons pour le décrire ?

Aujourd’hui le seul dispositif de lecture qui perdure depuis l’aube des temps, c’est nous. Nous, humains, avec nos organes sensoriels et notre cerveau, mais au même titre simplement que le premier unicellulaire venu.
Capter les signes de son contexte, les décoder, les documenter par rapport à ses archives, à sa bibliothèque personnelle, c’est cela lire, et c’est universel, et c’est l’une des conditions premières du vivant.
Et sauf à vouloir collaborer demain avec des espèces nouvelles, peut-être au détriment de notre propre espèce, nous, humains, devrions je pense rester les lecteurs de notre destinée.
Depuis quelques années déjà, rechercher les mots « lecteurs » ou « liseuses » sur un moteur de recherche ne renvoie plus vers des hommes ou des femmes qui lisent, mais vers des machines qui décodent pour nous. C’est-à-dire à notre place. Nous croyons-nous vraiment capables de vivre un jour avec des intelligences artificielles ce qui nous demeure toujours impossible en termes de communication inter-espèces ?

Ainsi donc, je postule que nous sommes dans l’écroulement.
En cet instant même où vous lisez ces mots.
Nous sommes dans l’effondrement.
Dans la chute de la Tour de Babel. La porte de Dieu.
La Porte de Dieu serait-elle dans la confusion des langues ?
Comment une Tour peut-elle être une Porte et une Porte une Tour, sinon précisément dans l’effondrement sur elle-même, dans une autophagie salvatrice ?

En tant que Livre vivant, chacun(e) de nous est sa propre Tour de Babel et sa propre Porte.
En transportant dans l’espace-temps du mythe cette chute de la Tour de Babel, que nous sommes en vérité en train de vivre en ce moment même, nous la ralentissons, nous nous donnons le temps d’en réaliser, c’est-à-dire d’en écrire et d’en lire, le sens.

Le monde que nous percevons comme réel ne serait-il alors que l’illusion générée par l’animation engendrée par cette chute ?
Le temps que nous percevons comme s’écoulant ne serait-il que l’illusion générée par ce déplacement du drame dans le non-lieu du mythe ?
Notre grand bavardage ne serait-il que le bruit de notre chute ?

Lorenzo Soccavo

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