Le sens de la vie

Il n’est d’autre art que du sens. Qu’on le prenne par n’importe lequel des cinq, il nous touche en surface pour s’enfoncer jusque sous la boîte crânienne, terminaison et commencement de toute chose. Peu importe qu’il soit unique ou interdit, giratoire ou moral, c’est là-haut que ça se passe. L’esthétique n’est rien sans l’éthique, carrefour de culture et fruit de l’inconscient. Renvoyant Lénine1 au siècle précédent par fait accompli, ce n’est plus « que faire ? », mais « qu’en faire ? » qui nous interroge. Entendre alors qu’à s’enferrer dans cet enfer il faut bien opposer le désir de s’en sortir. Et pour se faire à battre pendant qu’il est encore chaud, offrir ce que l’on a de meilleur, après tri sélectif de ce qui nous fut légué. Le sens de la vie.

Parcours des initiés

Enfant, j’avalais l’information goulument, plus en gourmand qu’en gastronome. À six ans, j’entrepris la lecture du Petit Larousse de A à Z. Mon disque dur virtuel arrivant régulièrement à saturation, j’en oubliai le détail, mais m’imprégnai de l’ensemble. L’école est un outil remarquable dès lors qu’on la dévoie à ses fins. Et j’étais affamé ! Le temps de l’apprentissage est une époque merveilleuse si la leçon permet d’y faire le tri. La faire avaler coûte que coûte ne produit qu’adhésion aveugle ou rejet allergique. La seule finalité acceptable est d’apprendre à penser par soi-même en faisant son propre chemin parmi le savoir encyclopédique et les moyens techniques mis à disposition. Passer à côté de ces opportunités est une grave erreur que certains rebelles paieront de leurs exactions. Pour être un bon pirate, il est nécessaire de connaître le système sur le bout des doigts. Les rencontres sont la plupart du temps la clef vers l’émancipation. Nous ne serions pas toutes et tous ici si nous n’avions eu la chance de croiser des initiateurs. Et tout est bon dans le cochon tant que le choix est offert. Quant à la liberté, elle se prend, manière d’avancer qui tient plus d’une démarche fantôme que d’une réalité fantasmée.

S’accaparer les outils du savoir

Arrive un âge où les étagères ploient sous les livres, les disques, les films, les objets, les pensées, les certitudes et les doutes. Le temps est venu de transmettre. Nous avions partagé, il s’agit de donner. On avait conservé, pensant qu’on y reviendrait peut-être. Mais les jours sont comptés. L’immortalité est un leurre à l’heure déjà sonnée de la sixième extinction. Question de temps. De toute manière, nous ne serons plus là. On aura beau trier, compiler, terminer, enjoliver, c’est vivre dans le passé. Ne vaut-il pas mieux être qu’avoir été ? L’un ne va pas sans l’autre, certes. Comme on fait des enfants, on laisse quantité d’informations derrière soi qui évolueront dans un sens ou dans l’autre, qui prendront la tangente, s’accrocheront au vecteur ou choisiront astucieusement quelque résultante. Chaque fois qu’un livre entre dans ma maison, il faudrait qu’un autre en sorte. Chaque fois qu’une idée entre dans ma maison, il faudrait qu’une autre en sorte. Pour l’instant, c’est un vœu pieu, mais je m’y emploie comme on fait sa gymnastique, par autodiscipline, comme l’on s’oblige à marcher, à regarder ailleurs, à écouter les autres, à sortir, à sortir de soi pour comprendre que chacun à ses raisons. Je me souviens de la fin du film La chienne de Jean Renoir2 lorsque Michel Simon retrouve une vieille connaissance, tous deux devenus clochards : « J’ai tout fait, c’est bien simple… J’ai été marchand d’habits, trimardeur, ivrogne, voleur, et même pour commencer… assassin ! » Et l’autre de répondre en se marrant : « Ben, mon vieux, qu’est-ce que tu veux, faut de tout pour faire un monde ! »

Transmettre

Ainsi il y a déjà douze ans, sur les conseils d’Étienne Mineur, j’inaugurai un blog quotidien généraliste, mélange de réflexions personnelles et d’universalité, à raison d’un article illustré et titré, sept jours sur sept les cinq premières années, puis avec une pause salutaire le week-end. L’idée première était de tester l’exercice afin d’en faire quelque création dont je n’avais pas encore la moindre idée, mais je me pris au jeu du feuilleton, l’audience s’agrandissant dans des proportions inespérées, surtout après son passage en miroir sur Mediapart. J’espérais qu’écrire ce que je rabâchais m’en débarrasserait, quitte à renvoyer mes interlocuteurs au champ de recherche du site en question. Après 3500 articles, le blog est devenu une mémoire à laquelle j’ai moi-même souvent recours. Or, quel qu’en soit le sujet, je tente chaque fois de faire sens, soit de laisser filtrer directement ou plus insidieusement mes idées sur la société qui nous oppresse, la vie que nous pourrions mener en diminuant le stress, les révoltes légitimes que nous devons mener pour accoucher de nouvelles utopies, les questions laissées pour compte… Le travail d’investigation est permanent pour soutenir des projets méconnus, en particulier d’une jeunesse exceptionnellement dynamique, mais que la plupart des médias officiels ignorent, faute de croire que leur propre rentabilité est liée à ce qu’ils pensent être l’actualité. Or, la solution existe souvent dans les marges, fruit du sens de la contradiction et de l’imagination, laissant entrevoir que l’impossible est le réel.

La dernière chance

À quoi bon donc inventer, si ce n’est pour donner un sens à la vie ? Il suffit de regarder le ciel, une nuit étoilée, loin des lumières de la ville, pour prendre les dimensions de notre orgueil, tant dans l’espace que dans le temps. Individuellement, nous tendons vers un infiniment petit tel que seule l’union peut donner un sens. La solidarité ne peut être qu’absolue. Elle réclame à ce que nous changions toutes nos habitudes, que nous abandonnions quantité de nos privilèges. Cette mutation ne peut être que générale pour être efficace et passe par des choix politiques en rupture totale avec le gâchis du capitalisme et sa déclinaison ultra-libéraliste qui met à sac la planète. Dans What Matters Now, le dernier disque du groupe Ursus Minor3, le poète Sylvain Giro clame : « Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous empruntons celle de nos enfants. »

Jean-Jacques Birgé

 

  1. Vladimir Ilitch Lénine, Que faire ?, 1901. []
  2. La chienne, Jean Renoir, extérieur jour, rencontre avenue Matignon de Michel Simon (Maurice Legrand) et Gaillard (l’adjudant Alexis Godard), 1931. []
  3. Ursus Minor, What Matters Now, Hope Street, dist. L’autre distribution, 2016. []

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