Sens du livre des visages : bulles individualisantes ou coopérantes ?

Les réseaux sociaux sont aujourd’hui au cœur de nos moyens de communication.

Internet comme mode de communication électronique massive existe déjà depuis plus de 25 ans aux Etats-Unis (via les « newsgroups » et avant cela les « Bulletin Board Systems »). Mais ce n’est que depuis quelques années que, de facto, un des acteurs, à savoir Facebook, s’est imposé comme LE lieu d’échange d’informations entre individus. Parler de « réseaux sociaux » au lieu de Facebook (littéralement le livre des visages) est une manière de nier ce monopole privé.

Dans ce lieu virtuel, il y a aujourd’hui environ deux milliards de personnes qui communiquent. Dans des pays comme la France, la Belgique ou les Etats-Unis, la majorité des citoyens adultes disposent de cet accès. Pour une partie importante des utilisateurs, c’est ce réseau qui est devenu la source première d’information, d’échanges directs et épistolaires, d’expression publique politique, religieuse, mais aussi artistique, sentimentale, personnelle,….

Même si les lois et réglementations de chaque pays s’appliquent dans une certaine mesure aux utilisateurs, en pratique, c’est la société Facebook et même parfois son fondateur qui prend les décisions pour déterminer ce qui est permis et ce qui est interdit.
Dans un monde idéal, pour les citoyens qui considèrent que c’est la puissance publique qui doit défendre et promouvoir les droits fondamentaux dont le droit à s’exprimer, il serait logique que ce soit des autorités officielles qui mettent à disposition cet outil. Malheureusement, ce n’est pas réalisable aujourd’hui puisqu’il n’y a pas de puissance publique mondiale. Par ailleurs, il est probable que si Facebook provenait d’une organisation internationale ou d’un État, les contestations et les craintes seraient plus nombreuses qu’avec Facebook.

Quel est le sens de la communication aujourd’hui sur Facebook ? La question de « Qu’est-ce qui doit/peut être interdit ? » est certainement importante et fera encore l’objet de nombreuses discussions passionnées. Une autre question un peu moins abordée mais peut-être plus importante est « Est-ce que Facebook favorise les échanges interculturels de manière plus large ou moins large qu’auparavant ? »

La réponse est : plus et moins.

Les échanges interculturels (au sens large) sont immensément plus larges qu’auparavant, avec notamment une diminution forte des barrières géographiques et nationales et une diminution moindre, mais non négligeable, des barrières sociales. Enfin, l’obstacle de la langue commence à perdre du terrain et pourrait dans quelques années devenir faible grâce aux outils informatiques de traduction. Un trotskiste français se passionnant pour l’astronomie pourra unir sa passion avec des astronomes marxistes de tous pays. Une sympathisante du front national pourra partager ses peurs et ses joies avec des chrétiennes du fin fond de la « ceinture de rouille » américaine (rust belt).

Mais les échanges interculturels sont aussi gigantesquement plus réduits. Il y a 30 ans, les citoyens d’un pays regardaient un nombre limité de chaînes télévisées, écoutaient un nombre guère plus élevé de radios et lisaient un nombre assez réduit de journaux. Aujourd’hui, une chrétienne bioconservatrice votant pour un parti de droite, habitant à Nice, mariée avec des enfants en bas âge et se passionnant pour le tennis, le tourisme en Amérique du Sud et l’histoire précolombienne peut ne lire presqu’aucune information provenant de la même source qu’un trotskyste marseillais célibataire et sans enfant fasciné par l’astronomie et l’économie laotienne et chinoise.

Non seulement, les sujets des informations lues, diffusées et des opinions exprimées seront différents, mais aussi les sources. Il y a un effet « boule de neige » des éloignements tant pour les informations proposés par Facebook que par les « amis » proposés.

Il est souhaitable, particulièrement dans un monde de plus en plus interconnecté, qu’il y ait une part non négligeable des connaissances et des opinions qui soient communes. Il ne s’agit pas de toutes les connaissances et des opinions mais de quelque chose qui serait l’équivalent d’une « éducation permanente » commune.

Des sites comme Wikipédia, mais aussi et surtout des sites publics devraient pouvoir être considérés de plus en plus comme des sources impartiales. Globalement, notamment grâce au travail de Google qui favorise l’accès aux informations officielles, le bilan de la mise en réseau des citoyens est probablement globalement positif au cours du 21e siècle, mais Facebook présente clairement un risque de division forte.

En termes prospectifs à moyen terme, nous pouvons espérer que Facebook encourage l’accès à des informations officielles et non sérieusement contestées. Les représentants de minorités devraient avoir la possibilité de présenter leurs points de vue minoritaires également à côté, mais pas en remplacement du point de vue majoritaire. Le reste de l’effort à fournir est aussi un effort collectif de maintien de l’unité dans la diversité, dépendant des citoyens eux-mêmes. Ne serait-ce que la prise de conscience de l’intérêt d’avoir un savoir mondial commun le favorise déjà.

Didier Coeurnelle

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