Le sens du numérique dans l’art: apathie, révolte, collaboration ou dématérialisation galopante?

Salle d'attente - Alain Galet / La Revue du Cube

Salle d’attente

Le numérique a-t-il du sens dans un domaine dont la spécificité procède toujours pour une grande part de la personne, créatrice avec sa main, son souffle, sa dimension physique humaine et « artisanale ». Une œuvre d’art est censée porter une lutte contre un paradigme établi, la confrontation d’un individu ou d’un collectif avec les habitudes esthétiques et sociales de son environnement, mais qu’en est-il dans le monde actuel ?

En effet, le numérique vient bousculer cet ordre des choses en proposant un nouveau mode de diffusion, de sélection et de gratification par l’enrôlement de la masse (phénomène du « j’aime » ou de « l’abonnement »), devenant alors plus coercitive, renforcée par les incitations flatteuses de réseaux sociaux qui traquent nos désirs et les comblent en proposant le même ou l’approchant, réduisant les chances comme les capacités d’ouverture vers d’autres œuvres, procédant d’autres esthétiques. Un nouveau mode de production où la machine prend le pas sur la main et les sens de l’artiste en suscitant un sentiment de perfection matérielle qui devient, par là même, la censure de l’ambiguïté, de l’asymétrie, du flou, du non-contrôlé, de l’inconnu soit par extension, de l’humain.

On peut se demander si l’irruption du numérique dans l’art, un domaine a priori totalement opposé au contrôle, ne représenterait pas une certaine ironie… Le monde se préoccupe de sauver la nature mais qu’en est-il de l’homme et surtout, de ses productions artisanales dans la définition la plus stricte, c’est-à-dire la création d’œuvres grâce à un savoir-faire particulier et hors contexte industriel : l’artiste comme l’artisan assumait en général tous les stades de ses production et diffusion.

Le numérique en art peut être appréhendé dans ces deux domaines d’application :

  • La diffusion

Elle représente, actuellement, la part la plus importante de l’usage du numérique dans l’art. Un exemple frappant est la notoriété anecdotique, soudaine et planétaire de la « restauration » ratée de l’église de Borja en Espagne, mais il peut-être extrapolé en songeant aux œuvres circulant sur les fibres optiques d’internet afin d’être reproduites vite et facilement de l’autre côté du globe, sur des moniteurs ou par des imprimantes 2D ou 3D, sans plus de présence matérielle et d‘échange entre l’artiste et son public en un lieu d’exposition. Il s’établit par là un nouveau dynamisme culturel et économique, mais qui favorise aussi les copies illicites, la confusion et au final, une volonté de non rétribution de l’artiste.

De même, la diffusion sur internet des classements des artistes, de leur nombre d’expositions et de leurs ventes, des galeries et des musées, induit un mouvement de concentration sur un petit nombre d’acteurs du marché de l’art et élimine, de facto, la plus grande part de la richesse hétérodoxe des créateurs non encensés et reconnus par ce système. Soit la création ex nihilo d’un nouvel académisme à l’échelon désormais mondial, souvent dominé par des artistes dont la liberté financière leur permet de subvenir eux-mêmes à leurs contraintes de création.

Par le passé, la diffusion se fondait sur la réalité des œuvres, et non pas sur un sentiment exacerbé de propriété virtuelle. Or, on relève un essoufflement de la fréquentation des musées par les jeunes entre 15 et 30 ans, tranche de population « déçue » par / ou peu curieuse de la réalité même d‘œuvres vues précédemment sur internet. En effet, la photographie rétroéclairée d’une peinture vue chez soi peut sembler plus séduisante que le tableau mal éclairé présenté dans un musée payant très fréquenté. Le phénomène marque un manque d’émerveillement, de curiosité pour le réel, alimenté par l’accessibilité confortable immédiate ainsi qu’une perte de la propriété, de l’échelle, du poids et des dimensions réelles de l’œuvre dans sa matérialité, toutes qualités dont même la 3D ne saurait suffire à rendre raison. La disparition de la valeur de la possession – pourtant si importante dans l’économie et la société occidentales, mais pour des biens de consommation courants où tout doit être léger, « sympa » – se retrouve dans la disparition du marché des antiquités, par essence même des objets difficiles à manipuler et lourds de sens et de matérialité. Un désinvestissement, un désengagement, une fuite vers les objets que l’on acquiert et que l’on jette une fois la curiosité assouvie marque donc le marché de l’art, avec ses vedettes vite promues, vite oubliées.

  • La production

Les œuvres issues d’imprimantes 3D, les films d’images de synthèse, les peintures électroniques, les œuvres numériques interactives, les algorithmes reconnus comme œuvres d’art, l’architecture si fortement influencée par la création assistée sur ordinateur, les œuvres virtuelles etc… Tout cela montre la diversité et la variété des démarches qui usent du numérique et réussissent parfois à sublimer la technique pour en dégager la poésie et l’émotion. C’est là que réside un vrai sens positif à l’irruption du numérique dans l’art.

Alain Galet

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